Deux filles naissent le même jour, l’une au premier étage, l’autre sous les toits, toutes deux faibles, vagissantes et nues. La nature a mis en toutes deux le germe de la beauté, du talent, de la vertu; elles sont également douées des qualités précieuses que Dieu réserve à ses élus; elles pourraient toutes deux, tendres fleurs, s’épanouir et briller au soleil. Cependant, voyez-les quinze ans plus tard! La première, fille d’un propriétaire aisé, a grandi dans le luxe et l’abondance; elle a conservé le teint blanc et rose qui la faisait trouver si charmante dans son berceau; ses grâces originelles se sont développées; les admirateurs bourdonnent autour d’elle quand elle entre dans un bal, plus éblouissante de beauté que de parure. Les arts et les sciences ont mis en relief toutes ses facultés; sa voix est musicale, sa parole mielleuse; la modestie habite sur ses lèvres et dans son cœur. Heureux l’époux qui accompagnera sur la terre cet ange descendu des cieux!
L’autre, l’enfant de la mansarde, la fille de la marchande des quatre-saisons, vouée par la misère au métier maternel, a subi de bonne heure les plus cruelles privations; sa voix enfantine s’est brisée à crier sur les places; son corps s’est affaissé sous le poids d’un éventaire; sa taille s’est déformée; elle a les yeux rouges et éraillés, les membres contournés et grêles; ses pieds sont meurtris par les pavés, et cachés à peine dans des savates béantes qui hument la fange des ruisseaux. Le soleil a hâlé, la pluie a battu, le froid a gercé son visage. Qu’a-t-elle appris? rien que des fragments de catéchisme, machinalement répétés. A quel vocabulaire emprunte-t-elle son langage? à celui des plus grossiers artisans. Au milieu d’un peuple matériel, elle s’est promptement façonnée à l’impudeur, et des mots cyniques errent sur sa bouche encore vermeille, comme une limace sur une rose... Qui dirait qu’elles sont de la même race, la jeune fille des salons et celle de la rue? Croirait-on que la société leur ait fait une part assez inégale pour effacer toute trace d’analogie primitive? La seconde était-elle destinée à présenter avec la première un contraste aussi affligeant?
Ce serait une tâche trop pénible que de prolonger le parallèle entre ces deux femmes, jusqu’à la tombe de marbre pour celle-ci, jusqu’à la fosse commune pour celle-là; notre but n’est pas de peindre la vie insouciante et calme des femmes du monde, mais d’appeler un instant leur attention sur des créatures dégradées et souffrantes.
Les marchandes des quatre-saisons servent d’intermédiaires entre les maraîchers de la banlieue et les consommateurs parisiens. La vente en gros des fruits, légumes, herbages, fleurs en bottes et plantes usuelles, est faite tous les matins, au marché des Innocents, par des cultivateurs des environs de Paris; c’est là que les marchandes des quatre-saisons s’approvisionnent, pour vendre à poste fixe ou colporter leurs denrées, suivant le rang qu’elles occupent dans leur communauté. Celles qui ont obtenu des places gratuites en face la Halle au Poisson, ou qui paient d’une redevance hebdomadaire de 70 centimes le droit de stationner autour de la fontaine, ont leurs marchandises disposées sur des espèces de tréteaux surmontés de parapluies gigantesques; ce sont les privilégiées du métier. Elles ont sollicité longtemps avant que le préfet de police leur accordât une place, sur un certificat de bonne conduite et de résidence à Paris depuis un an. Cette pièce essentielle, délivrée par le commissaire du quartier, eût été insuffisante sans de puissantes recommandations; car le nombre des postulantes est toujours supérieur à celui des emplacements disponibles.
Chaque place porte un écriteau sur lequel on lit le nom de la détaillante et le numéro de sa permission. On ne peut avoir à la fois deux places, ni une place et une boutique.
Les marchandes ambulantes des quatre-saisons sont échelonnées le long de la Halle au Beurre, du Marché au Poisson, des rues Saint-Honoré et de la Ferronnerie. Les unes ont devant elles un éventaire, les autres portent simplement à la main leur fonds de commerce; et toutes forment, de leurs voix réunies, le moins harmonieux des chœurs, glapissant sur tous les tons imaginables:
«Voulez-vous des choux-fleurs, des beaux choux-fleurs?
«—Voyez donc la poire au sucre! un sou l’tas!
«—Un sou d’oseille! en v’là d’la belle!
«—Voyez donc la chicorée! huit d’un sou!