Le mariage fut célébré le lendemain, au grand scandale de la cour. Peu de jours après, Dufresny, rencontrant l’abbé Pellegrin, eut la maladresse de lui reprocher la malpropreté de sa tenue:
«Que voulez-vous, mon cher? répondit l’abbé, tout le monde n’est pas assez heureux pour pouvoir épouser sa Blanchisseuse.»
La Blanchisseuse de fin diffère du Blanchisseur de gros en ce qu’elle ne se charge ni des draps, ni des torchons, tandis que son concurrent blanchit toute espèce de linge. Son établissement est ordinairement peu considérable: quelques baquets, une table, un fer à repasser, un fer à relever, un fer à champignon, un fer à coque, un fer à bouillons, tels sont ses instruments de travail. Elle s’installait naguère dans une chambre du second ou du troisième étage; mais les propriétaires, observant que l’eau de savon suintait à travers les planchers, ont contraint l’humide Naïade à descendre au rez-de-chaussée. Il n’y a guère maintenant de quartier qui ne possède plusieurs ateliers-boutiques de blanchissage, quelques-uns décorés avec goût, ornés de glaces et de jolies ouvrières, et environnés le soir d’une légion de jeunes séducteurs.
Quand une maîtresse Blanchisseuse veut se pourvoir d’ouvrières, elle s’en va au cloître Saint-Jacques; tel est le nom collectif des ruelles percées entre la rue Mauconseil et la rue du Cygne, sur l’emplacement d’un ancien couvent. Le quartier-général des Blanchisseuses est chez un marchand de vin de ces parages; elles y stationnent lorsqu’elles manquent d’ouvrage, et, en attendant qu’on les occupe, consomment, pour tuer le temps, du café au lait ou des boissons moins anodines; car la plupart des ouvrières blanchisseuses ont une inexplicable prédilection pour l’eau-de-vie. Elles prétendent que ce breuvage leur est indispensable; que l’odeur du charbon et du fer chaud leur occasionne d’affreux maux d’estomac, contre lesquels l’alcool agit efficacement. «Ça les soutient,» disent-elles; il nous semble que ça est plutôt propre à les faire chanceler. Un ivrogne est assurément hideux dans l’exercice de ses fonctions; mais que dire d’une femme qui boit? Comment excuser chez elle un vice aussi honteux? comment même y ajouter foi? Cependant, en accusant les ouvrières blanchisseuses d’affectionner la goutte le matin, comme pourrait le faire un troubadour du 17e léger, il importe d’établir des distinctions; on doit reconnaître à Paris, dans ce corps d’état, trois classes, de mœurs assez différentes:
- Les Repasseuses et Plisseuses;
- Les Savonneuses;
- Les Blanchisseuses au bateau.
La Repasseuse affecte, à l’égard de ses autres compagnes, un air de supériorité aristocratique; elle veut être mignonne, élégante, comme il faut. Avant d’entrer dans un bal public, sous la protection d’un clerc de notaire ou d’un commis marchand, elle s’informe si la réunion est bien composée, si l’on n’y danse pas trop indécemment. Elle-même a étudié, pour ne les jamais franchir, les limites précises où les pas deviennent répréhensibles aux yeux de la morale et des sergents de ville. Elle porte un chapeau de même que la modiste, et se drape artistement dans un châle dont la pointe anguleuse baigne dans le ruisseau comme les branches d’un saule dans un lac. Naïve et satisfaite de peu, elle ne réclame point d’autre salaire que 2 fr. 50 c. ou 2 fr. 75 c. par jour. Le veau rôti lui semble exquis; la piquette l’enivre; l’auteur de Georgette la fait rire; les mélodrames la font pleurer.
La Savonneuse a les goûts plus grossiers, l’allure plus vulgaire, les mœurs plus cyniques; elle travaille avec assiduité pendant toute la semaine, surtout le jeudi, jour de savonnage général; mais le dimanche, comme elle rattrape le temps perdu pour le plaisir! comme elle gaspille ses bénéfices, ses 2 fr. 25 c. de chaque jour! Les guinguettes des barrières des Martyrs et de Rochechouart regorgent alors de Blanchisseuses, qui s’y présentent fièrement, donnant le bras, les unes à des sapeurs-pompiers, les autres à des gardes municipaux, d’autres à des ouvriers bijoutiers, ciseleurs, horlogers, tailleurs, etc. Au Carnaval, impossible de tenir en bride ces fringantes bayadères. C’est la morte-saison du blanchissage; avec l’été ont disparu les robes de jaconas blanc ou de couleur, d’organdi, de mousseline claire, les jupes blanches, les bas blancs, tous les articles de la toilette féminine, dont la pluie, la poussière, le soleil même, altèrent si vite la fraîcheur. L’on ne voit plus des estafettes se succéder dans les ateliers, et demander impérieusement: «La robe de Madame est-elle prête?—Madame attend son col.» La Savonneuse profite de ce qu’elle est moins occupée pour ne point s’occuper du tout, et embellir de sa présence les somptueux mais ignobles bastringues connus sous les noms de bal de l’Opéra, bal de la Renaissance, ou bal de l’Odéon.
Les Blanchisseuses au bateau sont les employées des Blanchisseries en gros de l’intérieur de Paris. En parcourant les rues voisines des quais, on aperçoit par intervalles des espèces de cavernes, aussi impénétrables aux rayons du soleil que celle qu’a décrite Schiller dans sa ballade du Plongeur. A la lueur de deux ou trois chandelles, on voit grouiller dans ces antres sombres quelque chose de semblable à des femmes. Elles travaillent, non comme on le pourrait croire, à préparer des philtres magiques, mais simplement à faire la lessive. Elles sortent de leurs bouges pour aller laver le linge à la Seine, sur des bateaux ad hoc amarrés le long des quais. Ces bateaux, dont quelques-uns sont élégamment construits, ont, au-dessus du lavoir un séchoir environné de treillages verts. Ils sont tenus, avec la permission du préfet de police, et sur le rapport de l’inspecteur-général de la navigation, par des hommes qui paient un droit de location d’emplacement à la ville de Paris, et touchent un revenu proportionné au nombre de laveuses. Il est défendu de laver du linge ailleurs que dans les bateaux à lessive, excepté en certains endroits indiqués, le long des ports de la Râpée, par l’inspecteur général; les Lavandières s’y peuvent installer, à condition d’employer pour siéges des planches mobiles à roulettes.
Si l’on en croit les Blanchisseuses de fin, les Blanchisseuses au bateau sont le rebut du genre humain. Pendant que le froid et l’humidité gercent leurs mains et leur visage, leur moralité est gravement altérée par de fréquentes relations avec les mariniers, les lâcheurs[28], les débardeurs; mais les défauts qu’elles peuvent avoir ont été rachetés par bien des actes de courage et d’humanité. Le 13 octobre 1841, par exemple, une vieille femme descend au bord de la Seine, près du pont de l’Archevêché, et s’établit sur des pierres pour laver quelques pièces de linge. L’une des pierres glisse, et la pauvre vieille tombe à l’eau. Marianne Petit, blanchisseuse sur un bateau voisin, se jette à la nage, atteint la noyée, et la ramène sur la grève. Ce dévouement d’une Blanchisseuse est une belle expiation des égarements de la communauté.
[28] On appelle ainsi les pilotes qui se chargent de conduire les bateaux depuis Bercy jusqu’au Gros-Caillou, en leur faisant traverser tous les ponts de Paris.