Le jour de la Mi-Carême, les bateaux se métamorphosent en salles de bal; un cyprès orné de rubans (singulier signe de joie) est hissé sur le toit du flottant édifice; c’est la fête des Blanchisseuses. Chaque bateau nomme une reine qui, payant en espèces l’honneur qu’on lui fait, met en réquisition rôtisseurs et ménétriers.

La même fête est célébrée par les Blanchisseurs et Blanchisseuses de gros de Vaugirard, d’Issy, de Meudon, de Saint-Cloud, de Boulogne, de Saint-Ouen, et de plusieurs autres villages circonvoisins.

Les Blanchisseurs de gros de la banlieue sont des êtres hybrides, semi-paysans, semi-citadins, dégrossis par la fréquentation des villes, abrutis par leur confinement dans les misérables travaux de leur métier. Leur maison, quand elle est bâtie dans les règles, se compose d’un atelier au rez-de-chaussée, d’un appartement au premier étage, et d’un séchoir au second. L’approche en est signalée par les noirs ruisseaux qui en descendent, et qui roulent dans leurs ondes les détritus de toutes les immondices susceptibles de s’incorporer aux étoffes, et d’en être détachées par la lessive.

A l’instar des grenouilles, avec lesquelles leur métier aquatique leur donne quelque affinité, les Blanchisseurs sont doués d’une vitalité extraordinaire. Le matin du 4 juillet dernier, l’un d’eux, rue de l’École-de-Médecine, tombe de sa charrette sur le pavé; la roue lui passe sur le corps. On le ramasse meurtri et inanimé, on le porte à l’hôpital de la Clinique et on se met en devoir de le déshabiller. Tout à coup il pousse un soupir, et ouvre les yeux:

«Ah çà, dit-il, qu’est-ce que vous me faites donc? est-ce que vous croyez que j’ai envie de coucher ici? Saignez-moi, si vous voulez, mais dépêchez-vous, car on m’attend pour déjeuner.»

On lui tira quelques palettes de sang, et un quart d’heure après, parfaitement rétabli, il avait quitté l’hôpital.

Pour protéger sa cargaison de linge contre les voleurs, pendant qu’il distribue ses paquets aux pratiques, le Blanchisseur de gros emmène toujours avec lui un dogue formidable. Cet animal.....

C’est le DOGUE que je veux dire,

Et non l’homme...;

cet animal est enchaîné sous la charrette; il était autrefois libre de se précipiter sur les passants; mais une ordonnance de police, du 29 juillet 1824, enjoint aux Blanchisseurs et marchands forains de tenir leurs chiens attachés sous leurs voitures. Le fidèle gardien ne quitte son poste que dans les cas où son maître croit devoir s’en servir comme auxiliaire.