Que tous les jours, avant l’aurore,

Ces beaux muguets, à brandevin,

Vont chez la veuve Rabavin,

Tremper leur cœur dans l’eau-de-vie,

Et fumer, s’ils en ont envie.

Ils ont de glorieux jours de vigueur et de santé, tous ces braves ouvriers des halles et des ports! ils excitent un moment l’admiration par le beau développement de leur musculature; mais que leur triomphe est passager! avec quelle rapidité s’usent leurs forces? Bientôt leur corps s’affaisse, leur dos se voûte; ils inclinent la tête comme ces cariatides qui soutiennent nos édifices; ils espèrent se ranimer en ayant recours au cabaretier, tentative de rajeunissement moins funeste mais aussi inutile que celle du vieux roi Pélias!

Du moins, il reste à nos Forts une qualité qu’on ne saurait leur contester sans injustice, l’honnêteté! Jamais un vol n’a terni la réputation de ces estimables travailleurs, auxquels on confie journellement tant de valeurs importantes. Où on leur recommande d’aller, ils vont directement sans s’arrêter, sans détourner la plus minime parcelle de la denrée qui leur est remise. La tentation de s’approprier tout ou partie du bien d’autrui, cette tentation que n’ont pas toujours su repousser des gens plus haut placés, des notaires, des caissiers, des agents de change, des receveurs des contributions, le Fort de la halle la bannit de son cœur avec énergie! Non-seulement il est probe, malgré sa pauvreté, mais encore il est humain. Quel panégyrique vaudrait cette simple citation des journaux du 16 novembre 1840:

«Souscription pour les Inondés.

«La société des Forts du Marché-aux-Fruits des Innocents100 fr.»

Sous la Restauration, les Forts, comme les marchandes de poisson, faisaient dire des messes en certaines occasions solennelles. Les ouvriers des ports et les charbonniers réunis, au nombre de douze cents, avaient fondé une messe anniversaire en mémoire de la naissance du duc de Bordeaux. Un service fut célébré à leurs frais, en l’ex-église de Sainte-Geneviève, le 3 octobre 1824, pour le repos de l’âme de Louis XVIII et la conservation des jours de Charles X[29]. De pareils faits ne se sont point renouvelés depuis 1830, et nous manquons totalement de moyens d’apprécier l’état religieux et politique des Forts.