[29] Moniteur Officiel du 4 octobre 1824.

Le principal divertissement des Forts est d’aller, le dimanche, aux barrières, manger du veau et de la salade, qu’ils arrosent de vin à six sous le litre. La surexcitation produite en eux par l’alcool n’est point à leur avantage. Dans les querelles que provoque Bacchus, le plus taquin des dieux du paganisme, ils mettent au service de leur ressentiment des mains qui serrent comme des étaux, des pieds qui meurtrissent, une masse corporelle qui écrase. Leur vigueur, quand ils en abusent, est aussi dangereuse que le serait celle des bêtes de la ménagerie, si elles étaient déchaînées.

«Numérote tes membres, que j’les démolisse!» crient-ils d’une voix formidable à leurs adversaires; et la menace est bientôt suivie d’effet.

Non contents de se disputer entre eux, ils interviennent encore dans des rixes, à la cause desquelles ils sont étrangers. En vertu de l’autorité que leur donne leur puissance musculaire, ils font de la police à coups de poings, et rétablissent l’ordre par des pochons équitablement répartis. Ainsi, ce n’est pas toujours une aveugle colère qui les pousse au combat: ce sont parfois de chevaleresques redresseurs de torts, des Don Quichotte qui lèvent le bras pour la défense de l’opprimé.

Ne cherchez pas dans le Fort le mérite de l’intelligence; un Fort lettré, un Fort qui ferait des vers, ne fussent-ce que des vers comme ceux de M.,—mais point de personnalité;—un Fort lettré, disons-nous, serait une anomalie, un monstre, un phénomène vivant. On voit rarement les qualités morales associées à la force physique, ce qui semblerait établir une distinction bien nette, voire même une espèce d’antagonisme entre l’esprit et la matière. Il existe pourtant entre eux une mystérieuse corrélation; car des faits nombreux et journaliers prouvent que l’état intellectuel dépend de celui du cerveau. L’âme, la volonté libre a sans doute sous sa domination immédiate des sens internes, logés dans certaines circonvolutions de la masse encéphalique. La dépression exercée par de lourds fardeaux sur l’occiput du Fort nuit au développement de ses organes intracrâniens. Les plus habiles phrénologistes ne pourraient apercevoir la moindre protubérance sur sa boîte osseuse aplatie. Il est comme ces Sauvages américains dont on comprimait la tête entre deux planches, et dont l’intelligence restait atrophiée dans un logement trop étroit.

Mais, à défaut de vivacité intellectuelle, les Forts, nous ne saurions trop le répéter, se distinguent par une incorruptible honnêteté. Que demander davantage?

La Cardeuse de Matelas.