[31] Mot qui signifie tapisserie.
Les héros d’Homère sommeillaient sur des peaux de bêtes, coucher bien digne de gens qui mettaient des gigots à la broche de leurs propres mains. Le même poëte donne du lit nuptial d’Ulysse une description incompréhensible dans le texte grec, et plus encore dans les traductions de l’érudite Mme Dacier, de l’élégant prince Lebrun, du flegmatique Bitaubé[32]. La fidèle Pénélope doute que l’individu qui se présente à Itaque soit véritablement le sage Ulysse. Pour l’éprouver, elle dit à sa nourrice Euryclée: «Hâtez-vous de préparer cette couche moelleuse qui se trouve maintenant hors de la chambre de l’hyménée, et que mon époux construisit lui-même. C’est là que vous dresserez un lit, en étendant dessus des peaux, des couvertures de laine et de riches tapis, afin que ce héros goûte un doux sommeil.—Qui donc a déplacé cette couche? répond Ulysse irrité. Cette entreprise eût été difficile au mortel même le plus ingénieux. Un dieu seul l’aurait transportée ailleurs. Il n’est aucun homme, fût-il à la fleur de l’âge, qui l’eût aisément changée de place; et la preuve certaine est dans la manière dont elle fut construite, car c’est moi-même qui l’ai faite, et nul autre que moi. Dans l’enceinte des cours était un jeune olivier couronné d’un vert feuillage; il s’élevait comme une large colonne. Je bâtis tout autour la chambre de l’hyménée avec des pierres étroitement unies; je la couvris d’un toit magnifique, et je plaçai les portes épaisses, formées d’ais solides. J’abattis ensuite les branches de l’olivier; alors, coupant le tronc près de la racine, j’en ôtai l’écorce avec le fer, et l’ayant creusé, je le posai sur le pied de l’arbre, où je l’assujettis avec de fortes chevilles introduites dans des trous nombreux, que je fis au moyen d’une longue tarière. Après avoir poli cette couche et le pied qui la soutenait, j’achevai cet ouvrage en incrustant l’or, l’argent et l’ivoire. Enfin, je tendis dans l’intérieur des sangles de cuir recouvertes d’une pourpre éclatante. Telle est la preuve de ce que j’ai dit. Je ne sais donc, ô reine, si ma couche est encore intacte dans la chambre que j’ai bâtie, ou si quelqu’un l’a transportée ailleurs en coupant à la racine l’olivier sur lequel je l’avais attachée.»
[32] Odyssée, chant XXIII.
A ces mots, Pénélope reconnaît son époux. La nourrice Euryclée et l’intendante Eurynome préparent la couche nuptiale, qu’elles recouvrent d’étoffes délicates et de tapis éclatants. On nous dira peut-être que
L’on ne s’attendait guère
A voir Ulysse en cette affaire.
Mais, à moins de profonde ingratitude, nos lecteurs doivent nous savoir gré d’avoir mis sous leurs yeux ce curieux passage, qui démontre d’une manière péremptoire qu’à l’époque où écrivait Homère on ignorait l’usage des matelas. Les Grecs ne semblent pas les avoir connus; cependant un auteur nommé Antiphon nous apprend que les Athéniens tiraient des matelas de Corinthe. Les Romains, dans les premiers temps de la république, couchaient sur la paille, comme les indigents d’aujourd’hui. «Les lits de nos pères, dit Ovide, n’étaient garnis que d’herbes et de feuilles; et celui qui pouvait y ajouter des peaux était riche.» Plus tard, ils fabriquèrent des matelas, qu’ils appelaient pulvini. Le poëte Lucrèce fait mention du peigne de fer à carder la laine (ferreus pecten quo lana carminatur); et l’on voit apparaître pour la première fois dans les ouvrages de Varron le nom de Cardeuse (carminatrix). Les sybarites de l’empire reposaient leurs corps efféminés sur des lits de fin duvet, sur des matelas de laine de Milet, et les Cardeuses devaient avoir d’autant plus d’occupation que l’on était alors dans l’usage de se coucher pour manger.
Pendant le moyen-âge, les lits devinrent de véritables édifices, ornés de dais magnifiques, de colonnes, de bas-reliefs merveilleusement sculptés, et la composition du coucher se compliqua graduellement. «Un lit, dit l’Encyclopédie, est composé du châlit en bois, de la paillasse, des matelas, du lit de plume, du traversin, des draps, des couvertures, du dossier, du ciel, des pentes, des rideaux, des bonnes grâces, de la courte-pointe, du couvre-pieds, etc.» On se servit longtemps, pour carder, du chardon à Bonnetier ou à Foulon, plante considérée comme si essentielle que l’exportation en était interdite par les règlements.
Les Cardeuses sont sur le point de disparaître. Elles n’existent guère en province, où les tapissiers en tiennent lieu, et où l’on se contente généralement de battre la laine des matelas avec des baguettes, sans jamais la carder. Elles sont présentement déclassées, à Paris, par le cardage mécanique, dont les agents traînent dans les rues de petites voitures chargées d’inscriptions, roulants prospectus de la nouvelle industrie. Les Cardeuses avaient vu sans crainte prôner, par les encyclopédies domestiques, les matelas de mousse, les matelas de zostère, et autres sommiers végétaux. La laine restait en honneur, malgré ces inventions économiques, qui tendaient à ramener l’homme à l’enfance de l’art cubilaire; mais le cardage mécanique porte une atteinte plus directe aux priviléges de nos pauvres travailleuses. Il n’est donc point de progrès qui, profitable à la majorité, ne soit funeste à quelques-uns.
- On invente l’imprimerie, vingt mille copistes sont ruinés;
- On invente les chemins de fer, les voituriers sont aux abois;
- On invente les bateaux à vapeur, les entrepreneurs de coches d’eau n’ont d’autre ressource que de se noyer;
- On invente les métiers à la Jacquart, voilà des milliers d’ouvriers sur le pavé;
- On invente le cardage mécanique, adieu les Cardeuses de matelas!