Les compagnons Boulangers ont pour adversaires les charpentiers; la haine que se portent les enfants de maître Jacques et les charpentiers, enfants du père Soubise, est d’une si haute antiquité, qu’elle n’est plus expliquée que par des légendes. Neuf cent quatre-vingt-cinq ans avant Jésus-Christ, disent les traditions, maître Jacques, qui voyageait dans les Gaules, fut persécuté par les disciples du père Soubise; dix d’entre eux tentèrent un jour de l’assassiner, et l’obligèrent à se réfugier dans un marais. Maître Jacques, retiré à la Sainte-Beaume, y vivait d’une vie ascétique et contemplative, quand un de ses élèves, nommé par les uns Jéron, et par les autres Jamais, le livra à ses ennemis; un baiser qu’il donna au vénérable solitaire servit de signal à cinq assassins, qui le percèrent de cinq coups de poignard. Depuis, les sectateurs de maître Soubise sont poursuivis par la faction adverse comme solidaires de ce lâche homicide. Une vendetta, évidemment née d’une rivalité primitive entre deux devoirs synchroniques, divise les compagnons en deux armées, et, par une aberration étrange, le principe fraternel de l’association engendre de sanglants conflits. On a vu, au mois d’août 1841, les Boulangers et les charpentiers se livrer bataille dans les champs voisins de Toulouse, et plusieurs étaient tombés grièvement blessés quand les habitants des faubourgs dispersèrent les combattants.

Le maître Boulanger demeure étranger aux querelles et aux bénéfices du compagnonnage, comme il l’est au travail manuel de la fabrication du pain; ses fonctions se bornent à l’achat des farines et à la direction générale. Non moins que sa moitié, héroïne d’un refrain populaire:

Le Boulanger a des écus

Qui ne lui coûtent guère.

Son ambition est d’être nommé syndic de la boulangerie, et de n’avoir aucune altercation avec le fonctionnaire civil, maire ou commissaire de police, qui épie attentivement les contraventions. Il est assez difficile à un Boulanger de n’être jamais en défaut; d’avoir toujours exactement par avance la fourniture d’un mois requise par les ordonnances; de ne point se tromper quelquefois de quelques centigrammes sur le poids du pain qu’il débite. Trop souvent, le défaut de poids légal n’est point, il faut le dire, le résultat d’une erreur; trop souvent des condamnations judiciaires signalent à la réprobation publique le délit de quelques Boulangers rapaces, qui, se flattant d’échapper à l’active surveillance de l’autorité, dérobent honteusement quelques grammes de farine. Laissons la justice et l’opinion flétrir ces citoyens indignes, et opposons-leur l’honnête Boulanger, celui qui ne connaît point la fraude, celui qui accorde aux pauvres de longs crédits, qui leur donne même au besoin quittance entière et sans réserve, préférant le trésor de leur reconnaissance à des pièces de cinq francs mal acquises.

Tel fut M. Bachelard, le modèle, l’archétype des Boulangers, l’honneur du département de l’Ain, qui lui a donné naissance. Il fut d’abord domestique, et ses services lui concilièrent tellement la confiance de son maître, que celui-ci, à son lit de mort, le fit appeler pour lui dire: «Tu m’as témoigné un dévouement sans bornes; tu es, pour moi, moins un serviteur qu’un ami; deviens le tuteur de mes enfants et le régisseur de leur fortune.»

Le maître meurt, et Pierre Bachelard gère les biens des orphelins avec l’intégrité.... d’un notaire? non; d’un agent de change? encore moins...; d’un ministre?... Allons donc! que le lecteur cherche lui-même une comparaison!

Son pieux devoir accompli, Bachelard épouse une honnête fille, et élève à Coligny une hôtellerie où nous le laisserons, attendu qu’il s’agit ici des Boulangers, et non des gens qui logent à pied et à cheval. L’établissement prospérait, quand les alliés fondirent comme des nuées de sauterelles sur le département de l’Ain; ils pillèrent les provisions et les fourrages du malheureux aubergiste, qui se trouva avoir travaillé pour S. M. le roi de Prusse. Ruiné dans son premier commerce, il se fit Boulanger, et quand des indemnités furent distribuées aux victimes de l’invasion, il renonça à sa part en faveur des indigents. C’est ici que commence la série des bonnes actions qui lui méritent une mention honorable en ce recueil. Dans la disette de 1816 et 1817, il fabrique gratuitement le pain que l’autorité locale fait distribuer chaque jour aux indigents; il veut, dit-il, contribuer au soulagement des pauvres. En 1828, le prix du pain ayant éprouvé une augmentation notable, Bachelard le donne aux ouvriers de sa commune à cinq et dix centimes au-dessous du cours. On l’avait chargé de remettre chaque semaine une certaine quantité de pains à une vieille femme infirme; au bout de quelque temps il reçut contre-ordre, et continua toutefois à servir la pauvre vieille, sans lui révéler jamais qu’elle avait changé de bienfaiteur.

Un pareil homme honore la boulangerie, et si les vertus sont préférables aux dons de l’esprit, elle doit s’enorgueillir de Bachelard plus que du boulanger-poëte de Nîmes, dont nous ne voulons pourtant point contester les talents et les qualités. De bonnes actions valent mieux qu’un recueil de vers plus ou moins élégants.

Les disettes, qui sont la pierre de touche des Boulangers probes et humains, sont moins à craindre aujourd’hui qu’autrefois.