Lorsqu’une femme a servi tour à tour dans vingt maisons, et s’est fait chasser de tous côtés; lorsque son ignorance et son incapacité l’ont empêchée de prendre un état; lorsque, courbée par l’âge, elle se voit près de l’hôpital, elle se constitue Femme de Ménage.
Les Femmes de Ménage se louent à l’heure, comme les fiacres. Leurs émoluments sont en raison du temps pendant lequel on les utilise, et des services qu’on exige d’elles. Elles se chargent, au plus juste prix, de tous les travaux domestiques, font les lits, balaient, frottent, servent à table, vont en commission, lavent la vaisselle; on pourrait les assimiler à des servantes ordinaires, si elles étaient logées et nourries; mais le propre de la Femme de Ménage est d’arriver chez vous à une heure fixe, d’y être occupée pendant un espace de temps déterminé, et de se retirer ensuite pour aller répéter ailleurs le même exercice, ou se reposer dans ses foyers.
Il y avait un roi, c’était, je crois, Charles-Quint, qui s’amusait à jeter du grain à des tourterelles, et, remarquant qu’elles s’envolaient aussitôt après avoir pris leur becquée, s’écria: «Voilà l’image des courtisans.» Voilà aussi l’image des Femmes de Ménage. Elles emportent du domicile de leurs pratiques tout ce qu’il leur est possible de détourner, et disparaissent immédiatement. N’étant unies à vous par aucun lien de reconnaissance, elles vous pillent sans scrupule et sans remords. La somme de huit, dix ou quinze francs que vous leur accordez mensuellement ne satisfait pas leur avidité. Elles ont toujours au bras un large cabas ou un immense panier, et, quand vous tournez le dos, quand elles croient n’être pas observées, elles engloutissent dans ce lieu de recel tous les objets qui leur tombent sous la main, depuis le sucre jusqu’aux serviettes, depuis les pots de confitures jusqu’aux bouteilles de liqueur. Ces rapines les préoccupent plus que les soins de vos meubles ou de votre appartement; elles laissent la poussière sur les armoires, cassent les porcelaines dont elles cachent les débris sous les commodes, et semblent n’avoir qu’un but, celui de s’approprier n’importe quoi. La laveuse de vaisselle, spécialité de la Femme de Ménage, pousse la hardiesse jusqu’à visiter les casseroles, et en enlever des morceaux de viande, qu’elle dissimule dans la vaste capacité de ses poches.
O malheureux jeunes gens, employés, avocats, hommes de lettres, qui, loin de votre famille, isolés dans Paris, êtes condamnés à avoir recours aux Femmes de Ménage, à quelles déprédations vous êtes exposés! Que vous seriez à plaindre si le ciel ne vous avait donné l’insouciance pour plastron contre l’adversité! Comme la Femme de Ménage vous rançonne! ce que vous laissez traîner, vous êtes sûr de ne le revoir jamais. Envoyez-vous chercher, pour votre repas du matin, des côtelettes, du porc frais, ou les ingrédients indispensables à la préparation d’une tasse de café, vous pouvez être convaincus que la Femme de Ménage reverra, corrigera et augmentera considérablement la note des fournitures prises chez l’épicier, la fruitière ou le charcutier. Vous dites à des amis: «Venez ce soir chez moi; nous ferons un punch; j’ai du sucre, et,—ajoutez-vous facétieusement,—le premier rhum du monde.» Le soir, une bande joyeuse se rassemble autour de votre foyer. On fume, on rit, on fait des calembours, on traite les questions politiques, et cependant les gosiers se dessèchent, et l’on demande à grands cris le punch annoncé. Mais, ô douleur! où donc est le sucre?
Quoi! du plus grand des pains voilà tout ce qui reste!
Et la bouteille de rhum? elle est vide comme le cerveau d’un compositeur de romances. Les conquérants laissent après eux des ruines et des débris fumants; les Femmes de Ménage ne laissent rien.
Nous en avons connu qui cachaient sous leurs vêtements une petite fiole, qu’elles remplissaient d’eau-de-vie ou de rhum avant de déguerpir.
Un négociant de la rue de Grenelle-Saint-Honoré avait acheté d’excellent vin de Bourgogne, qu’il offrait avec satisfaction à ses convives. Un jour de grand festin, après avoir distribué à la ronde le précieux liquide, il est étonné de voir tous ses hôtes faire simultanément la grimace. Il est constaté que le prétendu vin de Bourgogne, première qualité, n’est que de la détestable piquette.
«C’est une erreur, dit l’amphitryon; Marguerite, descendez à la cave chercher une autre bouteille!»
Marguerite rapporte une autre bouteille dont le contenu obtient le suffrage unanime des gourmets.