Eh bien, le grand Chêne est dans la nature l’image de l’être élu, du prédestiné, du héros, du Capet ou du Romanoff, du maître des nations, du conducteur de peuples chanté par le vieil Homère, de l’incarnation magnifique de l’idée d’Autorité !

Mais la vie détruit tout. Naître, c’est mourir ; dans l’ombre de chaque berceau se profile la nuit d’une tombe, et ce qui monte vers l’azur dormira forcément sous la terre. Végétal ou humain, le grand Chêne vieillit ! Mordu par la dent des siècles, il périt insensiblement. Sa verte chevelure tombe et ne repousse plus. La liqueur de ses veines s’épuise. Au dedans, le tronc se creuse comme un poumon de poitrinaire. La vermine le mange. L’aspect reste solide et plein de majesté. Le colosse demeure debout, et les oiseaux du ciel le saluent encore au passage. On dirait qu’il vit toujours ; mais déjà il est mort ; et un jour de rafale effondre le géant qui emporte avec lui l’énergie des vieilles sèves.

Nos grands Chênes sont morts. La tourmente les brisa. Leurs branches étaient vermoulues : l’ouragan des révolutions vainquit leur décrépitude. Et rien ne les a remplacés : la Forêt veuve attend son Chêne…

En attendant, les broussailles les plus rampantes, les plus basses, essayent de la gouverner. Semences juives, graines rastaquouères, pollens empoisonnés, qu’apportent de funestes vents pervers comme des maléfices, viennent l’on ne sait d’où — ou, plutôt, l’on sait trop d’où — se terrent dans nos sillons, y germent, s’y développent et poussent, montent, montent, engendrent des végétations baroques qui étouffent le tronc des ancêtres, exhalent des odeurs sinistres qui corrompent le parfum national.

O sainte Forêt Celtique ! Qu’est devenu le gui sacré dont le symbole s’enlaçait au mystère de tes ramures, que berçait le chant de tes brises, et que la vierge religieuse, armée de la serpette d’or, s’en allait, mystique et pensive, cueillir sous la mélancolie des soirs ?

Aujourd’hui, égarés dans un jardin bizarre où fleurissent le vol et la prostitution, où les plantes les plus vénéneuses sont cultivées avec le plus d’amour, absorbent tous les sucs, épuisent le terroir, faut-il donc s’étonner si l’irrespect nous envahit ?

Quant le métier de gouvernant se trouve monopolisé d’une certaine manière, faut-il s’étonner si, de plus en plus, selon la remarque de Chamfort, « un heureux instinct semble dire au peuple : je suis en guerre avec tous ceux qui me gouvernent, qui aspirent à me gouverner, même avec ceux que je viens de choisir moi-même » ?

Faut-il s’étonner si — pour rappeler le mot du même Chamfort — « en voyant les brigandages des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois rempli de voleurs dont les plus dangereux sont les archers préposés à la garde des autres » ?

Faut-il s’étonner si l’on doute d’une Propriété salie par la Spéculation et si l’on nie une Patrie livrée à la Haute Banque ?

Faut-il s’étonner si des imaginations perverties par le désespoir, assombries par l’athéisme, si des esprits qui, selon le mot de Montaigne, ont la colique parce que les ventres ont faim, ressuscitent et reprennent, en les défigurant au gré des appétits en rut, les très vieux rêves qui chantaient dans le cerveau des Philosophes ?