L’intelligent — et encore ! suffit-il d’être intelligent ? Je devrais dire l’intellectuel, espèce différente et plus rare — distingue : s’il voit passer la trahison en uniforme ou l’indignité en robe, il flétrit l’indignité, il maudit la trahison, et, après désinfection, il raccroche au vestiaire national la robe ou l’uniforme avec l’espoir d’en revêtir plus digne de les porter. Mais la brutalité simpliste des foules, aigries par le venin des désillusions répétées, ne prend plus la peine de déshabiller les turpitudes : elle les pousse aux gémonies, affublées de leurs oripeaux. Si les turpitudes endossent un costume respectable, tant pis pour le costume respectable : la boue des dédains vulgaires l’éclaboussera lui aussi.
Regardez autour de vous. Un curé fait ou défait la religion d’un village. Le curé est-il bon : Dieu en profite. Le curé est-il mauvais : Dieu en pâtit.
De même pour le ministre. De même pour le magistrat. Pilate ne déshonore pas seulement Pilate : il déshonore le Prétoire ; il salit la toge ; il lui imprime une tache que rien n’effacera jamais. Une légion de bons juges aura beau, chaque jour, à midi, venir s’asseoir au tribunal et y siéger jusqu’à six heures pour soigner vos murs mitoyens ; ces laborieux modestes, grâce auxquels, malgré tout, la machine judiciaire continue de rouler — un peu comme la machine administrative roule, en dépit des ministres, grâce à l’humble effort des employés de ministères — ces laborieux modestes, le public ne les voit pas : le public ne voit que Pilate.
Voilà pourquoi le scandale causé par l’homme public est plus qu’une abomination : il est une catastrophe. Le dépositaire d’un principe, en le tuant, tue le principe. C’est le pire des assassins : l’assassin d’une idée. Je me trompe : une idée ne meurt pas ; mais une idée peut se voiler, et, ne la voyant plus, les foules la croient morte jusqu’au jour des résurrections.
Or, l’idée d’autorité sombre aujourd’hui dans le scandale. Le scandale bave partout. Il est le honteux leitmotiv de nos drames parlementaires, le refrain ignominieux du vaudeville officiel. Pour qualifier notre histoire, l’avenir se contentera d’un adjectif ; il dira : elle fut scandaleuse.
Ces commerces hideux qui débitent les croix d’honneur, cet argent international qui trafique de la Patrie, ces prostitutions de pensées qui changent à la vue d’un coffre, ces concentrations impudiques où la peur a raison des haines, ces ligues déshonorées, vraies assurances mutuelles contre la divulgation des turpitudes, cette usure impitoyable qui dans notre ciel nébuleux grandit son vol plein d’épouvantes comme les oiseaux de proie des cauchemars, les Panamas grands ou petits, toutes ces choses lamentables qui grimacent et qui menacent, qui sentent la ruine et la mort, ne sont pas seulement, hélas ! des boutons accidentels. Ce sont les chancres ravageurs où éclatent les pus concentrés. A travers ces plaies béantes, la terreur de nos regards aperçoit l’infamie des gangrènes qui pourrissent le corps social : le Monde presque entier prosterné devant la Bourse, le Vol déguisé en Propriété, la Probité réduite à l’état de cadavre, de ce je ne sais quoi dont parle Bossuet, et qui n’a plus de nom dans aucune langue.
L’autorité humaine fut toujours sujette aux vertiges. Il y a disproportion trop grande entre notre faiblesse et le Pouvoir. Pour se mêler de gouverner les hommes, il faudrait commencer par n’être pas des hommes — et il faudrait être des Dieux pour oser les juger. — Aussi l’histoire politique du monde est-elle, en général, une pénible histoire que la Pensée contemple avec mélancolie ; à peine, çà et là, quelque bienfaisante oasis égaye-t-elle de sa fraîcheur l’aridité des noirs déserts ou l’horreur des houles sanglantes ; et, parfois, la méditation en détresse conçoit le rêve audacieux caressé par la gaillarde joie d’un Rabelais, ou la savoureuse ironie d’un Voltaire, ou la doctrinale vigueur d’un Proudhon, le rêve d’une abbaye de Thélème, d’un Eldorado, où l’on ne plaiderait pas, où l’on ne tyranniserait pas, où l’on n’enchaînerait pas, où l’on ne se battrait pas, où l’on s’ouvrirait largement aux radiances du soleil, où librement l’on humerait le parfum des vastes brises, où l’on grandirait, s’épandrait, où l’on aimerait, vibrerait, où le tumulte impie des fratricides concurrences viendrait s’assoupir et s’éteindre dans le beau sein mélodieux de l’universelle harmonie…
Mais je crois que jamais, à aucune époque, l’autorité humaine ne s’égara comme aujourd’hui.
Jadis, notre terroir enfanta des colosses qui dominaient la Patrie à l’instar du grand Chêne dominateur de la forêt.
Vous savez, le grand Chêne — le grand Chêne de la forêt ? En lui fermentent les sèves accumulées par les printemps. Il est le résumé des vigueurs ambiantes. Toutes les racines du voisinage apportent à ses racines le tribut de leurs sucs débordants. Son ombre caresse le sol ; il est la beauté et la force, la splendeur, la fraîcheur des bois. Il n’est pas un arbre ; il est l’arbre : à lui seul il est la forêt.