Un autre avocat général se levait et, d’un ton solennel, proférait ces paroles :
— « Je tiens, dès à présent, et avant toute discussion, à constater le crime qui a été commis ! »
Et son bras se tendit, comme pour maudire le criminel. Ce bras tendu me rappela le grand geste de Bordeaux…
De tels spectacles ont singulièrement énervé les consciences et très gravement compromis le principe d’autorité.
Il est clair que, à l’heure actuelle, ce principe est fort malade. Il traverse une de ces crises où la vie du patient est en jeu. Dieu le tire du mauvais pas !
Un matin, je déjeunais avec un homme d’État suisse. Des écrivains de toutes les opinions, des parlementaires de tous les groupes, des mondains de toutes les tendances, se trouvaient réunis par un aimable amphitryon. Nous causâmes, selon la mode à table, de omni re scibili et inscibili et quibusdam aliis, et il faut croire qu’en causant nous ne respectâmes guère, car notre hôte, dont nos parisiennes vivacités avaient un peu effarouché le flegme helvétique, résuma d’un mot la conversation : « Comme dans ce pays, où tant d’apparences divisent, on est, au fond, d’accord, pour mépriser l’autorité ! »
Eh ! non, monsieur, vous l’avez compris et votre logique en est vite convenue : nous ne méprisons pas l’autorité ; nous méprisons qui la détient. Ce n’est point la même chose.
Ou plutôt si, hélas ! pour beaucoup, c’est presque la même chose : voilà le péril.
La tendance fatale des esprits ordinaires est de confondre le principe avec l’homme qui l’incarne. Le dégoût provoqué par l’homme rejaillit sur le principe ; tellement que viser l’un c’est risquer d’éborgner l’autre. L’homme est campé sur le principe un peu comme la pomme sur la tête de Jemmy ; le polémiste ressemble à Guillaume Tell : il doit enlever la pomme sans crever les yeux à Jemmy. Fâcheuse alternative ! Que faire ? Tirer sur l’homme au risque de frapper le principe ? Ou permettre au principe de se galvauder avec l’homme ? Mieux vaut encore égratigner le principe — pourvu, bien entendu, que ce soit une égratignure. Mais il est des égratignures qui sont des blessures mortelles…