Bref, faut-il s’étonner si de tant d’anarchies bourgeoises est née l’Anarchie doctrinale ?

Devant l’Autorité souillée devait — c’était fatal — se dresser, enfiévrée par les colères fin de siècle, la calme conception de Proudhon, le terrible penseur. Ceci enfante cela : lorsque le rideau de l’Histoire est tombé sur un Wilson, le même rideau, sûrement, se lèvera sur un Jean Grave…

Ne voyez donc dans mes cinq plaidoiries précédentes que le prologue de celles pour la Société mourante et l’Anarchie. Les cinq premières sont déjà la Société mourante ; elles portent en germe les deux autres : l’Anarchie. La dernière, court épilogue, montre la foi dans la justice déracinée par la tempête qui, dans l’espace démonté, fait tournoyer tous les principes comme les grains d’une poussière affolée par un ouragan. Ainsi, mes huit plaidoiries, distinctes au premier abord, sont les actes d’un même drame ; et c’est ici que, dans toute sa force, éclate le verbe d’Hello : Les parties d’un tout que l’unité organique vivifie et consacre se tiennent en vérité, même quand elles ne semblent pas se tenir. L’unité, tel est donc, dans le fond, sinon dans la forme, le sujet de cet ouvrage. Ce livre est un essentiellement, et divers accidentellement…


La Société mourante et l’Anarchie restera comme une des productions à la fois les plus inquiétantes et les plus curieuses de l’époque. M. Clemenceau a trouvé pour la définir un joli mot d’impressionniste ; il l’a qualifiée : une bousculade intellectuelle. Très juste ! Le bourgeois qui sait lire éprouve, après l’avoir lue, la sensation que doit laisser un souvenir de bastonnade. Il lui semble qu’on vient de battre son esprit. Il a le front endolori. D’instinct, il se frotte le crâne, comme, après une raclée, il se frotterait les côtes.

La Société mourante et l’Anarchie n’est qu’un rameau poussé sur un tronc redoutable : le journal La Révolte.


La collection du journal La Révolte appartient à la catégorie de ces monuments qu’on fait peut-être bien de cacher au regard des foules, mais dont la structure nouvelle sollicite l’œil du chercheur. Elle restera comme le répertoire intellectuel de l’Anarchie contemporaine. Le style en est souvent remarquable, toujours robuste et lumineux. Sans doute, Kropotkine et Jean Grave en étaient-ils les principaux rédacteurs.

Imaginez la pensée de Proudhon mise au point des appétits, des impatiences de l’époque. C’est une rude bousculade qu’elle aussi, je vous assure, administre au cerveau du lecteur ! Une impitoyable analyse, une cruelle précision, une logique aiguë, acharnée, implacable : tels sont les traits qui la caractérisent. Çà et là, au milieu de visions étonnantes, sortes de jours ouverts sur une autre planète habitée par d’autres humains, s’affirment de hardis syllogismes ouvrés d’une main solide, d’impressionnantes nettetés, des sincérités attirantes comme le noir des précipices, tout cela égaré dans un tumulte cérébral qui se passionne et qui bouillonne, à l’instar des paillettes d’or roulées par l’effroi des torrents.

Une brutalité pensante, une violence intellectuelle qui devient parfois savoureuse à force d’intensité, qui tranche tous les nœuds gordiens, qui supprime tous les problèmes, qui coupe toutes les amarres pour lancer follement le navire sur les océans inconnus, qui ne parle plus politique, qui supprime la politique, qui ne discute plus la forme des lois ni de l’État, qui abroge l’État et les lois, qui, si elle triomphait, bifferait, dans le cerveau, une longue série d’images et purgerait le dictionnaire d’une infinité de vocables : telle est la révolte soufflée par l’anarchisme doctrinal.