Et, plus ou moins exaspéré, aussi plus ou moins avoué, cet esprit de révolte intégrale anime, à l’heure actuelle, tous les rêves prolétariens. M. Alexandre Dumas a noté ce nouveau couplet, ce récent leitmotiv de l’imagination humaine :
« Ce ne sont plus les conséquences et les effets des principes qui ont dominé durant des siècles, ce sont les principes eux-mêmes, c’est le fond même des choses, qui vont être appelés à la barre… On ne se demandera plus si les riches font bon ou mauvais emploi de leurs biens, on se demandera s’il doit y avoir encore des riches… Il ne sera plus question de savoir s’il vaut mieux être soldat trois ans ou cinq ans, si tout le monde doit être soldat, il sera question de savoir si l’on doit être soldat et si ce qu’on appelle la Patrie n’est pas une légende, une erreur, une duperie comme le reste… »
L’anarchisme, et d’autres systèmes, qui feignent de le répudier, mais se bornent à voiler d’hypocrisie la franchise de ses conclusions, veulent faire du monde ce que, au XVIIIe siècle, le Sensualisme a fait de l’âme : une table rase. Sur le sol défoncé, nivelé, que poussera-t-il ? Quels arbres remplaceront l’ancienne forêt humaine ? Quelles végétations nouvelles surgiront ? Je ne crois pas que l’anarchisme ait encore catalogué ces fleurs de l’avenir. Mais il tâche. Il affirme ne pas aller au néant, mais à l’être : à ses yeux, quand la société qu’il mine sera morte, l’homme vivra. Sur les futurs décombres il édifie son idéal, et, l’on trouve dans la Révolte les rudiments de ses reconstructions éventuelles. C’est la partie positive de l’Anarchie dont nos inquiétudes bourgeoises ne connaissent guère, en général, que les terribles négations. Quelque jour, avec le lorgnon du psychologue, j’examinerai ces embryons d’architectures, ces esquisses d’Eldorados qui, dans leur nimbe de brouillard, sourient comme les palais qu’entrevoient les fumeurs d’opium, témoignant, jusque dans le songe, de l’infatigable effort vers le bonheur et l’harmonie ; du regard, je scruterai ces déformations d’espérances, ou ces ébauches de systèmes qui s’enfièvrent et frémissent dans le tréfonds de la cervelle, comme, dans le tréfonds des mers, lentement s’organisent, s’affirment, les cellules primitives et les chaotiques poussées de l’impétueux Devenir.
Ne dites pas à l’anarchiste : « Ta vision est un délire ; tu dévasteras le sol, tu ne le féconderas pas ; tu feras de la terre un désert, tu n’en feras pas un Éden. » A l’accablement des raisons, des ironies, des évidences, l’anarchiste opposera ses fantômes de Paradis. Car — et c’est là, d’après moi, son aspect le plus curieux — l’anarchiste est un mystique, un dévot, un fils de l’extase, un sensitif qui croit plus qu’il n’argumente et qui, volontiers, remplace le raisonnement par la foi. Oui, cet athée est un croyant ; il appartient aux religions plutôt qu’aux philosophies : son dieu, dit-il, est la force latente qui de l’universel désordre tirera la concorde infinie, la brise mystérieuse qui, d’après lui, tient en réserve des trésors de pollens ignorés, pour les précipiter à flots dans la fraîcheur des sillons vierges, et répandre partout les semences d’où germera la moisson inconnue. Et c’est par là, par son vague parfum, par sa silhouette indécise et ses incertaines lueurs, que la chimère, prise esthétiquement, épurée de ses réalismes, entrevue sur les hauteurs, a flatté — c’est incontestable — le méditatif et l’artiste, l’homme de lettres, le songeur et toute l’inquiète armée d’assoiffés intellectuels que n’assouvissent pas les flots bourbeux de nos ruisseaux et qui cherchent, dans le mirage, des limpidités jaillissantes…
M. Clemenceau l’a dit dans son très remarquable article[7] : si effrayante qu’elle soit, on ne poursuit pas une conception doctrinale ; on la réfute.
[7] V. infrà, L’Anarchie doctrinale : le procès de Jean Grave, p. [207].
Mais il est moins facile de réfuter que de poursuivre : pour réfuter, il faut être un cerveau ; pour poursuivre, il suffit d’être procureur de la République. On poursuivit.
On poursuivit deux fois. La première, on donna au livre de Jean Grave la couleur d’une excitation criminelle. La seconde, pour habiller la Révolte, on lui passa la chemise d’un dossier d’association de malfaiteurs. Les deux fois, je dis aux jurés :
— Ce n’est pas un homme qu’on traque, c’est une idée. On vous requiert de condamner la société anarchique, de même qu’au XVIe siècle, on eût requis le Parlement de condamner la société bourgeoise. Peu importe la valeur du système de Jean Grave : c’est un système ; à ce titre, il peut s’affirmer. C’est pour qu’il puisse s’affirmer qu’on a fait la Révolution française ; c’est pour qu’il puisse s’affirmer, que le Jacobin proclama la liberté de conscience et rougit notre sol national. Ou le Jacobin s’est trompé, ou il nous a trompés. Il mentait ou il se parjure : je ne sortirai pas de là.