Cette association soulève des avis divers.
Les uns la considèrent comme la gardienne des lois — y compris, j’imagine, l’article du code pénal qui défend de s’associer plus de vingt.
D’autres sont plus sévères : dans une encyclique récente qui répète des enseignements séculaires, le pape Léon XIII la traite de « secte criminelle » et la qualifie : « une association de malfaiteurs organisée en vue de détruire les principes essentiels sur lesquels reposent toutes les sociétés civiles. »
— Ce qui prouve, entre parenthèses, Monsieur l’Avocat général, qu’on est toujours l’anarchiste de quelqu’un !… (Hilarité générale).
Et notez que, si je me permets de citer le verdict d’un pape, c’est que Léon XIII, qualifié à plusieurs reprises par le journal Le Temps d’« homme de génie », et par le Journal des Débats « du plus grand des papes », n’a pas la réputation d’être l’ennemi implacable du régime dont M. l’avocat général est l’officielle incarnation !
Mais je ne parle point de la Franc-Maçonnerie pour avoir le plaisir de citer Léon XIII ; j’en parle parce que la Franc-Maçonnerie m’apparaît comme le type de ces associations de combat qui, à l’origine, ont un pied dans le crime, avant de poser l’autre sur la marche qui monte au pouvoir ; de ces associations, dont le but est de renverser un ordre social et de lui en substituer un autre dont elles se font les impitoyables gardiennes dès qu’il est établi ; j’en parle, parce que la Franc-Maçonnerie se manifeste dans l’Histoire comme la plus fidèle image de ce que la langue du droit appelle une affiliation.
En elle, je rencontre tous les signes d’un être collectif, cet ensemble d’efforts, de moyens, d’actes coalisés pour le triomphe d’une doctrine et d’un intérêt.
Je la trouve solidement hiérarchisée. Au sommet règne un Grand Maître. Sous lui, commande toute une armée de gradés auxquels on doit le plus profond respect, car ils sont tous plus vénérables les uns que les autres (longue hilarité). L’association se divise en groupes — les loges, qui n’ont rien d’une salle d’études — puissamment reliés entre eux. Les membres versent dans une caisse commune des cotisations annuelles qui ont servi et servent encore à une certaine propagande.
Pour s’affilier à un groupe, c’est-à-dire à une loge, il faut des paroles données, des promesses échangées — partant, l’abdication d’une partie de l’individualité humaine au profit d’un pouvoir collectif — toute une série d’initiations préparatoires qui, dans le langage de la secte, s’appellent, si j’ai bonne mémoire : recevoir la lumière du troisième appartement !
Eh bien ! ces caractères, ou quelques-uns, ou l’un seulement de ces caractères, se retrouvent-ils dans l’Anarchie ? L’Anarchie est-elle, je ne dis pas une Franc-Maçonnerie, mais l’ombre, le semblant d’une Franc-Maçonnerie ? La Franc-Maçonnerie peut-elle intenter à l’Anarchie un procès de concurrence déloyale ou de contre-façon ?