Vous savez bien que non, Monsieur l’Avocat général. Vous savez bien, par le dossier lui-même, que les anarchistes sont, ou des penseurs, ou des méditatifs, ou des théoriciens tout le jour courbés sur leur bureau, ou, dans un tout autre monde, très loin des premiers, quoi qu’on en dise, des aigris, des exaspérés, des enfiévrés qui n’ont que ce point commun d’habiter, tout en haut de l’immeuble social, la tristesse d’une mansarde et qui, en fait de lumière, n’ont jamais vu, malheureusement pour eux, celle du troisième, mais bien celle du sixième ou du septième appartement ! (Hilarité générale).

Et — ironie des choses ! — si l’Anarchie n’est pas une Franc-Maçonnerie, ce qui — Jean Grave dira que je parle avec mes instincts d’autoritaire et mes préjugés bourgeois, — ce qui l’aurait rendue beaucoup plus redoutable, car une Franc-Maçonnerie, surtout dans les périodes de lutte pour la conquête du pouvoir, est toujours redoutable quand on sait y obéir et quand on sait au besoin y mourir, c’est précisément à cet homme dont vous faites le pivot de votre association, c’est à cet écrivain que vous voulez envoyer au bagne, à l’absolutisme de ses idées, à l’intransigeance de ses doctrines, que vous le devez.

Il me faudrait une audience pour vous en lire toutes les preuves. C’est la Révolte entière qui devrait passer sous vos yeux. Les documents abondent. J’ai marqué dix-sept numéros dont les articles sont la démonstration évidente de ce que j’avance.

Ils ne sont pas faits pour les besoins de la cause ; ils remontent à 1887 et s’échelonnent jusqu’à nos jours. On y prend sur le vif les idées de Jean Grave. Je voudrais tout citer. Force m’est de me borner à quelques extraits topiques.

Sous le titre : Notre but, le premier numéro de la première année expose le programme théorique du journal :

La société, telle que nous la comprenons, n’obéit point à des lois imposées, mais à des lois naturelles. Ainsi, comme partisans de l’action et de l’autonomie complètes de l’individu, nous cherchons à provoquer partout l’initiative consciente de l’homme.

« Autonomie complète de l’individu ! » Aucun lien, par conséquent, qui l’enchaîne à l’individu ! C’est-à-dire tout le contraire de l’idée d’association !

Est-ce à dire que dans la société anarchique — car Jean Grave, d’accord avec Proudhon, démolit pour reconstruire et rêve une société — l’homme doive fuir l’homme et errer dans les bois comme la bête fauve ou le sauvage primitif ?

Non : plusieurs fois, la Révolte s’est expliquée à cet égard :

Nous savons que l’homme n’est pas constitué pour vivre seul, qu’il a besoin du concours de tous ses semblables pour étendre son autonomie, qu’il lui faut solidariser ses forces avec d’autres pour combattre et triompher des obstacles que lui oppose la nature…

Nous préparons cet âge du Communisme anarchiste où chacun travaillera librement pour tous, et tous travailleront pour chacun, et où, débarrassés de tout l’affreux bagage de l’antique barbarie, nous cesserons enfin d’être une bande vile de bourreaux et d’esclaves.

(Article-programme de la Révolte, premier numéro de la première année).