Le but final de l’évolution est l’anarchie, c’est-à-dire l’élimination radicale du principe d’autorité.
Et, comme Proudhon — ici, nous touchons le cœur du débat — comme Proudhon, Jean Grave n’admet point qu’on emploie pour le combat d’autres principes qu’après la victoire. La société anarchique doit s’élaborer comme elle devra plus tard fonctionner, c’est-à-dire qu’entre les autonomies individuelles, il ne peut, il ne doit y avoir d’autre lien que la communauté des tendances et des aspirations.
Voilà ce que — de 1887 à 1893 — Jean Grave répondra à tous ceux qui le consulteront.
De telles conceptions, je vous le disais, messieurs, n’ont d’accès qu’auprès des intellectuels. Les impulsifs n’y voient pas grand’chose. Et rien n’est amusant comme la correspondance — cette correspondance de conjurés ! — qui s’établit entre la Révolte et un grand nombre d’anarchistes.
De toutes parts on écrit à Jean Grave : « Mais, si nous voulons la victoire, organisons-nous ! associons-nous ! entendons-nous ! » Ces trois mots sont le fond des récriminations. Mais Jean Grave est un intransigeant, c’est un doctrinaire, sa doctrine ne fléchit pas, et son principe est un rempart qu’aucune considération pratique ne renverse. On s’irrite contre lui, car on sent qu’il est un cerveau, on s’aigrit, on le traite d’utopiste, de docteur, de pion — épithète que, d’ailleurs, il partage avec un ministre — de jésuite, — ce qui prouve, Monsieur l’Avocat général, que, si l’on est toujours l’anarchiste, on est toujours aussi le jésuite de quelqu’un ! (Hilarité).
Vains efforts ! A tout, Grave oppose le non possumus du doctrinaire, de sorte que, non seulement on ne s’organise pas en vue d’actes pratiques auxquels le journal La Révolte est toujours resté étranger, mais que, même dans le domaine des idées pures, au lieu d’arriver à l’entente, on aboutit, grammaticalement parlant, au défaut d’entente le plus absolu !
Prenez la collection de la 2e année :
Le 30 janvier 1889, les compagnons de Casteljaloux posent la question suivante :
« L’action individuelle peut-elle suffire ? »
Réponse : Oui ! la Révolte ne reconnaît qu’un principe : « l’initiative personnelle », qu’elle qualifie « d’organisation spontanée ».