Le 17 février 1888, Jean Grave écrit cet article :
LUTTE ET THÉORIE
La réponse des camarades de Toulon nous fournissant l’occasion de revenir sur cette question des organes de théorie et des organes de lutte et de nous expliquer sur notre manière d’envisager la propagande, nous allons le faire une bonne fois pour toutes.
Ce reproche de modérantisme a toujours été fait à la Révolte par des camarades qui trouvent que l’on n’est révolutionnaire qu’à la condition de parler sans cesse de fusillades, d’incendies, de massacres et pendaisons de bourgeois. Nous, au contraire, nous cherchons à démontrer que les mots violents ne prouvent rien, que le révolutionnarisme des idées émises fait tout, et non la forme du langage là où il n’y a pas d’idées.
Les camarades de Toulon écrivent : « Nous dirons aux travailleurs : Puisque ce n’est que par la force que l’on vous tient esclaves, tâchez d’être plus forts que vos maîtres. Nous prêcherons la lutte à main armée, lutte par tous les moyens, même par le feu…, etc. N’est-ce pas par les organes anarchistes soufflant le feu qu’on est arrivé à nier la légitimité de la propriété individuelle et à l’attaquer « comme voleur » au nom de la liberté anarchiste ? »
Tout cela, ce sont des phrases qui ne répondent pas à la vérité. Dites à la tribune, elles peuvent enflammer un auditoire qui se laisse entraîner plus par la véhémence des paroles que par le raisonnement ; mais, quand on les discute, il n’en reste pas grand’chose.
Les camarades de Toulon nous citent Marat, Cyvoct, Jacques Clément et Lucas. Sous prétexte de faire de l’érudition, il ne faudrait pas venir comparer des situations qui ne sont plus les mêmes. En 93, on était en pleine période insurrectionnelle. Les sections étaient sous les armes. Des appels à l’action n’avaient rien d’anormal. En période de propagande, ce n’est plus la même chose.
Quant à Jacques Clément et à Lucas, deux visionnaires, des fanatiques qui ont frappé sous le coup d’une surexcitation cérébrale quelconque, ce n’est pas à des gens de leur espèce que les anarchistes entendent faire appel pour grossir leurs rangs. Ce ne sont pas des cerveaux malades qu’il faut pour faire réussir la révolution sociale.
Vous avez remarqué, messieurs, le reproche de modérantisme jeté à la face de Jean Grave ? Dieu ! que c’est donc toujours la même chose, l’Histoire ! — Ne dirait-on pas de Marat insultant au génie de Danton ! Et, cependant, on veut envoyer Jean Grave au bagne, sous prétexte qu’il a organisé la violence de ceux dont la violence le méconnaissait !… (Mouvement prolongé).
Voici, enfin, qui est bien topique.
Le 21 mai 1892, la Révolte reproduit un article du Figaro qui, sans doute, ne fait pas l’apologie de Ravachol, mais explique son acte par des mobiles généreux :
LES EXPLOSIONS
Une chose frappante s’est produite à l’égard des dernières explosions.
Les insultes ont plu sur les anarchistes, c’était inévitable. Mais tout le temps elles se mêlaient jusque dans la presse bourgeoise, à des signes de respect.
A côté des Guesde et des Maxime du Camp qui en parlaient l’écume à la bouche et le venin sur les lèvres, — on voyait les Zola déclarer :
« Osons le dire, ce sont aussi des bons, des généreux, d’une bonté impulsive — inconsciente, soit, — mais leur mobile est désintéressé : ils veulent détruire pour arriver plus vite à ce règne de justice qu’ils croient de demain. » (Figaro du 8 avril).
Eh bien ! au lieu d’abuser de ce mouvement d’opinion pour prêcher la dynamite, voici ce qu’écrit la Révolte :
Aux anarchistes de ne pas abuser de ce sentiment des masses.
Érigé en système, le terrorisme cesserait d’être ce qu’il a été jusqu’à présent, — un acte de révolte de l’individu contre tout un régime qui l’obsède.
Et il ferait oublier l’autre élément, — le grand, le seul qui fasse les révolutions, — les masses, les foules dans la rue.
Les masses dans la rue ! La révolution sociale ! Voilà ce que veut Jean Grave ! La dynamite au coin des rues ?… Il est trop intellectuel !…
Voici une remarquable analyse de la situation du moment. L’article est du 30 avril 1892 ;