LE TERRORISME
Les explosions de Paris ont été suivies de toute une série d’attentats à la dynamite, en France et ailleurs. C’est une prise d’armes, dirigée surtout contre ceux que la société bourgeoise entoure de son plus grand respect : les juges, « les magistrats », comme on aime dire dans ce monde.
Tous ces attentats n’ont causé que des dégâts matériels et ils ont provoqué pour quelques jours une panique incroyable dans les classes aisées — panique passée aussi vite qu’elle est venue.
Une autocratie, dans des cas pareils, perd entièrement la tête. Elle voit déjà dans son imagination un vaste complot, une formidable organisation occulte. Elle tremble pour son existence et s’empresse de prendre des mesures si disproportionnées au danger réel, si vexantes pour le grand nombre, qu’elle se fait bientôt abhorrer par ceux mêmes qui en étaient hier les supports fidèles.
Plus habile que les autocrates, la bourgeoisie ne se laisse pas si facilement entraîner à l’épouvante par des faits isolés, tant que le peuple, les masses ne bougent pas. Aussi les deux bourgeoisies, française et anglaise, ont vite mesuré la profondeur du mouvement ; elles ont vite compris qu’elles n’avaient devant eux que des individus isolés…
Ce que l’histoire du moment nous demande, ce ne sont pas des hommes rêvant barricades, explosions et autres accessoires des révolutions, mais des hommes voulant, appelant de tout leur être la révolution sociale elle-même.
Voyons ! de telles lignes ont provoqué Léauthier ? (Vif mouvement).
Voilà pour les excitations aux attentats contre les personnes.
Voici, maintenant, pour les attentats contre les propriétés — le vol.
Oh ! ici, la Révolte est formelle :
11 décembre 1891.
Et, d’abord, débarrassons-nous de cette théorie enfantine que l’on nous a prêchée, qu’en pratiquant le vol on détruit les préjugés de propriété…
Le vol, en effet, c’est la meilleure garantie des propriétés.
La propriété est constituée, parce que si la propriété est le vol — le vol c’est la propriété !
Tristes révolutionnaires ceux qui, pour battre en brèche la propriété, ne savent que la reconnaître ; qui, pour arriver à l’expropriation, commencent par l’appropriation.
18 décembre 1891.
Passons maintenant au côté pratique de la question.
Comme principe — avons-nous dit — le vol n’apporte rien de nouveau ; il n’a absolument rien de révolutionnaire.
Depuis les Pharaons d’Égypte, les maîtres ont volé leurs esclaves, et les esclaves — au lieu de se révolter — ont volé leurs maîtres. Le vol, c’est la contre-partie de la propriété, la soupape de sûreté de la propriété.
On n’abolit pas la propriété en pratiquant le vol, qui est l’appropriation, et on ne démolit pas une société basée sur le mensonge et l’hypocrisie en érigeant le mensonge et l’hypocrisie en vertus révolutionnaires.
25 décembre 1891.
Si le vol ne vaut rien comme principe révolutionnaire, il vaut encore moins comme moyen d’action.
....... .......... ...
Mais, nous dira-t-on, on a bien condamné l’estampage (une sorte de filouterie qualifiée) entre compagnons ?
Entre compagnons ? Mais où donc commence le compagnonnage, où commence le « bourgeois » ?
La blouse ne trace pas de limite, car on a bien parlé de voler ces affreux « bourgeois, les vendeurs de châtaignes grillées ».
« C’est pour les rendre révolutionnaires », a-t-on ajouté, tout comme Torquemada, le jésuite, qui brûlait les hommes pour sauver leurs âmes, ou comme l’État, qui dépouille le paysan pour « l’instruire » et le faire « progresser ».
On voit dans quel labyrinthe inextricable de sophismes et d’absurdités on s’embourbe en érigeant le vol en théorie.
Comme principe révolutionnaire, la théorie ne tient pas debout. Le vol, c’est la propriété, c’est l’appropriation, non l’expropriation ; c’est le faible qui vole : la force exproprie.
Voilà ce que veut Jean Grave : l’expropriation par la révolution. Il veut faire aux bourgeois ce que les bourgeois firent naguère aux nobles et aux bourgeois.
Mais le vol !… Vous voyez comment la Révolte le traite ? et vous dites que sa propagande enfanta les voleurs ?…
Elle a condamné le vol sans distinction, sans restriction ! elle s’est nettement séparée de l’autre doctrine anarchiste qui veut faire des distinguo ; et c’est à cause de cela que, d’après une pièce même du dossier, une lettre de Paul Reclus, on voit ce dernier, sinon brouillé, du moins en froid avec Jean Grave, à la suite des discussions qui s’élevèrent sur le vol.
Quelle entente ! Et dire que l’on présente Paul Reclus et Jean Grave comme formant à eux deux le comité directeur de l’anarchie !… (Mouvement prolongé).