Voilà comment Jean Grave a prêché la propagande par le fait ! Voilà comment il a approuvé les propagandistes ! Voilà comment il en a fait l’apologie !
Ah ! Cette apologie, je la trouve bien mieux faite dans un journal conservateur, le Nouvelliste de Bordeaux, que les griffes de vos lois nouvelles ne manqueraient pas.
Écoutez :
Dans ce duel qui se livre entre une société égoïste et pourrie, et quelques barbares audacieux qui se dressent devant elle pour la détruire, c’est pour les barbares que sont mes sympathies.
… Les vrais coupables, ce sont les gouvernements impuissants qui se remplacent de période en période, sans changer rien à leur bêtise initiale et à leur routinière incapacité.
Nous avons eu depuis cent ans des royautés, des empires, des républiques ; et tous, qu’ont-ils fait ? Rien, rien, moins que rien. Ils ont gorgé d’argent les valets qui les ont servis, tracassé les valets des autres, jetant partout des ferments de discorde, esquissé des semblants de lois populaires, et clamé beaucoup de discours où l’on parlait d’une certaine liberté, d’une lointaine égalité et, je crois même, d’une vague fraternité.
Des hommes moustachus ont succédé à des hommes glabres ; des barbus à des moustachus ; mais, à part ce léger détail de toilette, c’est toujours la même chanson. Les réformes sont toujours « prochaines », les sacrifices toujours « provisoires ». — Il existe un code qui est le plus sordide monument d’infamie et de malpropreté. Tous les vols s’y embusquent à leur aise comme en un vieux manoir bordant les grands chemins ; toutes les exactions y peuvent creuser impunément leur caverne.
— Les vrais coupables, enfin, ce sont tous ceux qui, dans leurs livres, leurs journaux et leurs discours ont légitimé la violence et consacré la révolte. Ah ! ils sont vraiment bien plaisants, tous ces massacreurs en chambre, ces terroristes de brasserie, ces autoritaires de boulevard, dont toute la vie se passe à célébrer de hauts faits révolutionnaires, et qui poussent des cris d’oie embrochée quand c’est contre eux que se tournent les révolutions !
Ouais ! Messeigneurs, cela vous dérange qu’on fasse sauter vos maisons ! Croyez-vous par hasard que les guillotinés de 1793 trouvaient la plaisanterie de leur goût ?
Croyez-vous que les fusillés de 48 et du 2 décembre n’avaient pas rêvé un sort meilleur ? Poussons plus loin : Croyez-vous que les protestants et les catholiques, massacrés de part et d’autre durant les guerres du seizième siècle, prenaient un plaisir extrême à ce genre de propagande ?
Ah ! la superbe ironie ! On ne peut faire un pas sans se cogner la tête à la statue d’un beau rôtisseur de foules ; de doux universitaires à lunettes vont bêler des périodes à panaches devant le socle de tous les Dantons, et quand des inconnus ont la prétention de suivre ces nobles traces :
« Le monstre ! l’horrible monstre ! tuez-le ! » C’est bon dans l’histoire, n’est-ce pas ? Cela procure aux cuistres de tous les temps quelques amples développements de rhétorique, mais cela vous gêne qu’on s’avise de continuer la tradition ! — O comédiens ! toute votre histoire n’est que l’apologie de la haine, de la violence et de la révolte, et vous vous figurez que l’Histoire va s’arrêter subitement parce que c’est vous qui la vivez ? — O imbéciles !
Ah ! ils vont bien, les bourgeois, quand ils jugent la bourgeoisie !
Je comprends que la Révolte reproduise leurs articles !… (Longue sensation dans l’audience).
Maintenant vous connaissez, Messieurs les Jurés, la propagande écrite de la Révolte ? Vous savez si elle masque la propagande par le fait ?
Est-ce à dire qu’elle soit sans responsabilité ?
Ah ! Messieurs les Jurés, écoutez-moi bien : anarchistes ou non, nous autres penseurs, nous en avons tous une dans l’histoire des choses humaines !
Et nos penseurs officiels, ceux que nous glorifions, n’en ont-ils pas assumé une plus terrible que celle de Jean Grave ? L’œuvre de Jean Grave est-elle aussi meurtrière que la leur ?