Comment ! on a le courage de requérir contre un homme vingt ans de travaux forcés, de flétrir son idée sous prétexte qu’elle n’a pas été bien sage, qu’elle a prêché la désobéissance, effrayé les propriétaires, manqué de respect à l’armée ; — comment ! on a ce courage, quand on est le fils de la pensée jacobine dont les rapacités dépouillèrent la vieille France, dont les fureurs la rougirent de sang ; quand on est l’officielle incarnation d’un régime qui, dans nos rues et sur nos places, grandit la statue de Danton : la statue du crime ; celle de Jean-Jacques : la statue du vol ; celle de Voltaire : la statue de la révolte ; celle d’Étienne Marcel : la statue de la trahison ; et, le plus carrément du monde, on soutient au jury qu’il faut déporter Jean Grave, parce que les écrits de Jean Grave dynamitent la bourgeoisie !

Pas plus, Monsieur l’Avocat général, que les écrits de Voltaire n’ont guillotiné Marie-Antoinette — peut-être autant, pas davantage !…

Et donnant la main au poète Henri Heine, le sanglant ironiste, vous pourriez, avec lui, chanter la ronde macabre :

« Comme les glaces des fenêtres brillent gaiement au château des Tuileries !

« Et pourtant, là, reviennent, en plein jour, les spectres d’autrefois !

« Marie-Antoinette reparaît dans le pavillon de Flore !

« Dames de cour en toilette !

« Leur taille est fine ! Les jupes à panier bouffent !

« Ah ! si seulement elles avaient des têtes !…

« Mais voilà ! Elles n’ont pas de têtes !… Voltaire les a coupées !… »