Ah ! Messieurs les Jurés, quel que soit leur nom, ce sont de terribles dynamiteurs que les penseurs !

Oui ! Leur rêve d’avenir dynamite le présent !

L’Idée, quels que soient son but, sa physionomie, son allure — l’Idée haute, pure, sainte, comme l’Idée troublée, égarée, dévoyée, — l’Idée n’est jamais, ne peut être une pacifique. L’Idée est une guerrière. L’Idée s’indigne des ténèbres, des tyrannies, des turpitudes ambiantes. L’Idée veut sauver, émanciper, régénérer, illuminer. L’Idée a l’horreur du présent ; le présent est son ennemi. L’Idée rêve l’avenir. L’Idée veut changer le monde. L’Idée est une révoltée !…

Le rêveur — cet amant de l’Idée — est quelquefois un halluciné.

Mais c’est quelquefois aussi un visionnaire ! Et l’avenir seul peut nous dire ce qui est une vision ou une hallucination.

Le penseur ressemble à Moïse :

Devant les multitudes souffrantes, altérées de bonheur, il découvre les champs du Futur, un peu comme Moïse, du haut de la montagne, découvrait à son peuple les splendeurs de la Terre Promise !

Et il arrive que, dans la hâte de la douleur, des miséreux se précipitent sur la fraîcheur des oasis qui, hélas ! quelquefois, ne sont que des mirages !

Mais, parce qu’il peut y avoir des mirages dans les lointains de l’avenir, croyez-vous arrêter le bras de Moïse ? Croyez-vous, par le bagne, par le cachot, par l’épouvante, glacer le geste ardent de la Pensée humaine ?

Vous êtes le pouvoir social, Messieurs les Jurés, et, comme pouvoir social, vous avez le droit d’endiguer les élans de l’Idée frémissante.