Ces procès, on les doit plaider, comme on les doit juger, sans crainte ni aigreur, sans timidité ni violence — en homme libre.
Vous nous direz si les circonstances de la cause, l’opportunité du moment, votre amour de la logique, votre instinct de l’équité, vous permettent de condamner M. Drumont.
Je me trompe : M. Drumont échappe à ce débat contradictoire ; du moins, il y échappe selon la lettre du texte, car, au point de vue moral, c’est lui que vous allez juger. Mais, juridiquement parlant, il est absent de cette enceinte ; on n’a pas oublié de le citer, mais il a oublié de venir ; excusez-le : on oublie toujours quelque chose ; d’autres ont oublié d’interrompre la prescription… (Rires). Pardonnez-lui sa défaillance de mémoire : ce n’est pas celle qui vous coûtera le plus cher.
Au demeurant, s’il a oublié de revenir, ce qui se passe à l’heure actuelle prouve qu’il n’a peut-être pas eu tort de ne pas oublier de s’en aller.
Il n’a du reste pas oublié de vous écrire, Messieurs les Jurés ; il l’a fait par la voie du journal ; du moins il a essayé de le faire, car la poste a oublié de vous apporter sa lettre (Hilarité générale).
Voilà comme il faudra vous contenter du bon M. Millot.
Vous connaissez le bon M. Millot ? Je vais charger Drumont de vous le présenter.
Il le présenta à ceux de vos prédécesseurs qui jugèrent l’affaire Burdeau ; je cite la présentation :
Messieurs, je n’ai plus qu’un mot à ajouter — disait-il en terminant sa défense :
Je tiens à vous dire ce qu’est Millot.
Il n’est pas le gérant banal chargé d’endosser les responsabilités. C’est un fervent et un zélé. C’est un des premiers soldats de la cause antisémitique. Il est venu à nous dès le commencement. Il a été un des trois signataires du manifeste antisémite que nous avons fait placarder sur les murs. Il y avait, à ce moment-là, quelque mérite à le faire.
Millot est le représentant de cette bonne race française. C’est le véritable ouvrier parisien. Il était sertisseur de bijoux. Il a élevé sa famille le plus honorablement possible.
Millot était dans le bijou. Là, il a rencontré le Juif… comme partout ! Le vrai bijou est remplacé maintenant par un bijou fourré. Il faut toujours que le Juif fourre quelqu’un dedans. Quand ce n’est pas un homme, c’est un bijou. (Rires).
Millot est absolument innocent du délit qu’on lui reproche.
Il n’a pas eu connaissance de l’article ; mais, d’ailleurs, l’eût-il lu, qu’il m’aurait dit :
« J’ai confiance en vous, tout ce que vous écrivez est bien. »
C’est moi qui ai sonné mon garçon de bureau et qui lui ai dit : Portez cela à l’impression ; si vous voulez juger en équité, acquittez Millot.
Depuis le procès Burdeau, le bon Millot n’a pas changé ; je dirai qu’il est devenu encore plus inoffensif, si possible. Il a quitté Paris : il est allé s’établir à Montgeron, à la campagne, et ne quitte plus cette localité enchanteresse que pour rendre visite au Parquet.