C’est ainsi qu’il partage son temps entre l’agriculture et la justice. Il m’a dit, ce matin, qu’il préférait l’agriculture… tous les goûts sont dans la nature… Il cultive des choux, des carottes, et, quand il a défriché son jardin, pour se reposer, il parcourt la Libre Parole dont il se trouve responsable, bien qu’elle soit imprimée au moins 24 heures avant de lui parvenir.

C’est la beauté du droit qui exige cela ; cela s’appelle une fiction juridique ; en vertu de cette fiction, Millot comparaît devant vous, chargé de tous les péchés, non d’Israël, mais de M. Drumont, ce qui n’est pas tout à fait la même chose…

Le droit et ses fictions ne vous importent guère, messieurs : vous jugerez en équité, et vous direz si l’article de M. Drumont exige qu’on ravisse M. Millot aux délices de Montgeron.

Ceci m’amène à aborder l’article qui est l’inculpé véritable, car c’est sur le sort de l’article que le verdict va statuer.

L’article incriminé se divise en deux parties : l’une a trait aux politiciens, l’autre aux magistrats.

De la partie concernant les politiciens, je n’ai rien à dire : Drumont les met en cause, mais ils ne ripostent pas.

Flaubert écrivait en 1835 :

Les représentants du peuple ne sont autres qu’un tas immonde de vendus. Leur but, c’est l’intérêt ; leur penchant, la bassesse ; leur honneur est un honneur stupide ; leur âme, un tas de boue.

Je n’ai point à mesurer l’exactitude historique de cette appréciation ; mais constatez que, dans l’ordre politique, Drumont n’a pas inventé la violence, et que d’immortels stylistes ont été ses précurseurs !

Le jour où le Palais-Bourbon imitera le Palais de Justice, et où les politiciens se plaindront d’être injuriés, avec même franchise qu’aujourd’hui je chercherai, à votre barre, si le parlementarisme de 1894 vaut mieux que celui de 1835, et si, du temps de Drumont, la vertu fréquente plus souvent les couloirs de la Chambre que du temps de Flaubert.