Pour l’instant, ce n’est pas votre affaire, et seuls les magistrats appellent votre attention.
La partie de l’article incriminé qui les touche se subdivise elle-même en deux parties :
L’une nomme un magistrat et en désigne deux autres ; le magistrat nommé est M. Quesnay de Beaurepaire ; les deux magistrats désignés sont celui qui présidait la chambre des appels correctionnels le jour où elle acquitta Erlanger et celui qui présidait cette même chambre le jour où elle sauva de la prison M. Laveyssière. De cette première partie, je n’ai pas à m’occuper : elle n’est pas poursuivie ; M. Quesnay de Beaurepaire et ses deux collègues gardent le silence, et, comme le respect m’empêche de croire, surtout d’insinuer que leurs rancunes individuelles s’embusquent derrière l’anonymat d’une procédure, je suis forcé de conclure que, pour des raisons qui ne relèvent que d’eux et de leur conscience, les trois magistrats en question ne s’estiment pas diffamés. (Mouvement).
L’autre partie de l’article ne nomme ni ne désigne personne ; elle ne vise qu’une fonction. Donc, devant le jury à l’heure actuelle, MM. Drumont et Millot ne se trouvent pas assignés par un magistrat, mais par la magistrature.
On ne leur reproche pas d’avoir diffamé un homme, mais d’avoir offensé une collectivité.
Examinons l’offense et recherchons-en l’origine : c’est le nerf de tout le procès.
L’origine, messieurs, vous la connaissez. Le 19 août 1894, le Figaro publiait une très curieuse interview d’un magistrat de cette cour.
Le journaliste contait que les hasards de la vie mondaine lui avaient donné, la veille, pour voisin de table l’un des conseillers les plus estimés de la cour de Paris ; au dessert, on avait parlé des poursuites engagées contre Rochefort, et, à ce propos, le magistrat, mis en verve par le champagne, avait épanché dans le gilet de son voisin son intime opinion sur la magistrature. En de pareilles conjonctures, le gilet d’un journaliste est trop en cœur pour garder ce qu’on y épanche. Le lendemain matin, notre conseiller s’en aperçut !
Je cite l’interview :
— Ces poursuites, avait déclaré le magistrat, je les condamne tout à fait, je les trouve inutiles et imprudentes…
Notez que, si on avait voulu sévir contre ceux qui nous injurient, il y a beau temps qu’il aurait fallu commencer. Est-ce d’hier seulement qu’on nous traite, dans la presse, de justiciards, de chats fourrés, d’enjuponnés et même de vendus, de plats valets, de misérables courtisans ? Et c’est un absent, un proscrit, qu’on va choisir comme bouc émissaire et qu’on prétend frapper ? Quelle mauvaise plaisanterie ! Soyez certains que ce ne sont pas ces poursuites-là qui rendront à la magistrature la déférence respectueuse qu’elle inspirait jadis, car il est malheureusement incontestable que la considération s’en va. J’en ai fait moi-même par deux fois la récente et pénible expérience.
Ce fut, d’abord, aux funérailles de Mac-Mahon, où nous suivions en robe. J’avais été surpris, dès notre descente de voiture, à la Madeleine, des manifestations presque hostiles qui nous avaient accueillis, mais je les attribuais à ces bas-fonds que toute foule remue en elle. Cependant, en pénétrant dans le jardin des Invalides, qui ne pouvait contenir, lui, qu’un public trié sur le volet, je dus également noter au passage bien des remarques désobligeantes et des exclamations d’autant plus blessantes qu’elles ne paraissaient point comme des intentions d’insulte, mais bien comme la manifestation involontaire et spontanée d’un état d’âme spécial et nouveau.
Mêmes symptômes à l’enterrement du président Carnot et plus graves encore, peut-être, car devant ce grand deuil national, la foule, toujours silencieuse devant la mort, avait redoublé, ce jour-là, de décence et de respect.
Quant aux causes, je ne dirai pas de cette impopularité, car nous n’avons jamais cherché à être populaires, mais de cette mésestime et d’un irrespect aussi flagrant, elles sont bien complexes. D’abord, dans cette fameuse épuration qui suivit le Seize-Mai, on ne fut pas toujours heureux, il faut bien le reconnaître, dans le choix des magistrats qui remplacèrent les parlants volontaires ou forcés.
Plus haut dans la hiérarchie, les juges correctionnels, surchargés de besogne, durent aussi prononcer, comme par fournées, des condamnations basées sur des débats trop sommaires, des rapports inexacts ou trop malveillants.
Enfin, à la cour même, certains procès sensationnels nous ont montré des conseillers descendant trop volontiers des hauteurs de sereine impartialité où la loi, les traditions et même les simples convenances, leur prescrivaient de demeurer, pour se lancer à corps perdu dans la mêlée et faire parfois une besogne dont n’avait pas voulu le ministère public.
Je ne veux faire d’ailleurs aucune personnalité, mais n’est-il pas évident que, même aux yeux les moins prévenus, certains magistrats n’ont plus dans leur vie privée, dans leurs allures, dans leurs alliances et même dans leurs simples relations mondaines, la retenue, le souci de la dignité professionnelle qui étaient jadis des vertus familières même aux magistrats les moins estimés.