Littré avait parachevé dans l’âme de Drumont l’œuvre ébauchée par le conseiller !
Et notez que, plus modéré que l’illustre dictionnaire, l’éloquent polémiste a mis une sourdine à sa traduction :
« Le conseiller ne disait pas « Mépris » — voit-on dans son article ; — il prononçait « Mésestime » ; mais la différence est peu sensible ; la « Mésestime » c’est presque du « Mépris ».
Pour qui connaît le tempérament de M. Drumont, ce « presque » est un poème de modération.
Mais voilà ! quand on fait bien, on n’est jamais récompensé !
Pour comble de malheur, après avoir savouré l’interview du conseiller, M. Drumont tombe sur la belle brochure de M. le juge d’instruction Guillot que je signalais tout à l’heure.
Ah ! ceci n’était pas anonyme !
Ceci portait une marque — et pas la première venue ! — celle d’un juge d’instruction près le tribunal de la Seine, d’un psychologue illustre, d’un membre de l’Institut !
Qu’y lit M. Drumont ?
Plus on est pénétré de l’idée de justice, dont la magistrature de droit commun doit être la vivante image, plus on lui a donné de gages, et plus on est sensible aux dangers qui la menacent ; elle traverse depuis un siècle une crise redoutable, et, à moins d’être un flatteur ou un indifférent, il faut reconnaître l’évidence. Le devoir est de donner l’alarme et de chercher résolument le remède à un mal dont d’innombrables symptômes révèlent l’étendue.
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Je ne crois pas que personne puisse contester qu’elle ne soit sans cesse en butte à des attaques affaiblissant de plus en plus son prestige ; le magistrat, qui doit plus que tout autre se piquer de clairvoyance, n’a rien à perdre de sa dignité, en le reconnaissant ; il serait même fâcheux qu’il fût seul à ne pas voir ce que tout le monde remarque ; il s’exposerait ainsi au ridicule de ces gentilshommes en détresse s’imaginant qu’il leur suffit de se draper majestueusement dans un manteau usé pour que le passant ne voie pas ses déchirures.
Pour ne pas être taxé de pessimisme et d’exagération, je montrerai, en citant ce qui se dit et s’écrit tous les jours, que si les outrages contre la magistrature ont été de tous les temps, ils n’ont jamais été plus répétés, plus grossiers, plus facilement accueillis par un public déshabitué du respect ; je rechercherai ensuite la cause ; je montrerai, par l’ancienneté même du mal, qu’elle tient bien moins à des circonstances accidentelles qu’aux vices profonds de l’institution elle-même : une fois la cause reconnue, le remède se révélera de lui-même.
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Il suffit d’écouter un instant et de regarder autour de soi pour être frappé de la progression constante des attaques dirigées contre le pouvoir judiciaire.
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La colère de l’homme qui perd son procès est un fait psychologique dont il faut prendre son parti ; mais ce qui est vraiment grave et désastreux, ce qui compromet le rôle social de la magistrature, c’est que la généralité du pays perde confiance dans son indépendance en face du pouvoir.
Sans doute, toutes les fois qu’un orateur officiel monte à la tribune, il manque rarement de rendre un hommage très mérité à l’indépendance des magistrats, bien que quelquefois des accusations parties de haut aient pu être recueillies et exploitées dans la foule ; mais l’accueil fait à l’éloge, même sur les bancs de la majorité, montre qu’il ne répond pas au sentiment général.
On comprend le sentiment de ce magistrat, qui, regardant la belle et noble carrière qu’il avait parcourue, écrivait avec tristesse ;
« Aujourd’hui, on salit nos robes d’invectives et d’injures ; nos arrêts n’inspirent plus confiance : on leur attribue parfois des mobiles fâcheux, quand ils n’apparaissaient jadis que comme l’expression du droit et du juste. » — (La Magistrature, par M. de Bréville, revue athlétique du 25 avril 1890).
« N’est-il pas vrai que la magistrature est ouverte à tous sans aucune condition de capacité, que le gouvernement peut y appeler qui il veut et qu’à son gré il peut donner indistinctement les grades les plus élevés comme les plus infimes ?
« N’est-il pas vrai qu’une fois revêtu de la robe, le magistrat dépend entièrement du pouvoir pour tout ce qui touche à l’amélioration de sa situation ? »
Qui donc, dans un projet de réforme proposé il y a vingt ans à l’Assemblée nationale, s’exprimait ainsi ?
Un magistrat éminent, portant un nom depuis longtemps respecté dans le monde judiciaire. (M. Bérenger, Journal Officiel, 15 juillet 1871).
« Que de fois n’a-t-on pas vu des magistrats arriver dans des cours souveraines par l’effet d’une faveur injustifiable, chanceler en y entrant, s’y asseoir au milieu de leurs collègues embarrassés, confus, hostiles, et dont la puissance ministérielle pouvait à peine contenir la réprobation ! Le public s’en attristait ou s’en réjouissait, suivant qu’il aimait ou qu’il dédaignait la justice. »
Qui donc, en 1871, parlait de la sorte ? Un homme qui avait parcouru dans la magistrature une noble et glorieuse carrière. (M. Oscar de Vallée, la Magistrature française et le Pouvoir ministériel, 1871. Discours sur la magistrature, Journal officiel de novembre 1880).
« Le fonctionnarisme s’introduit dans les tribunaux, y coulant à pleins bords et ayant pour résultat de faire passer la France judiciaire sous la main du pouvoir exécutif. »
Qui donc, en 1882, parlait avec cette franchise ? Un des avocats généraux de la cour de Paris, bientôt procureur général. (M. Camille Bouchez).
« La masse de la magistrature est descendue de plusieurs degrés ; les mœurs se sont modifiées et on la montre, dans un avenir menaçant, devenue l’instrument dans la lutte des partis, appelée peut-être à rendre des services électoraux, mais cessant d’être un appui pour les forces vives de la société. »
Qui donc, en 1884, tenait ce langage ? Un homme qui eut l’honneur d’être le confident et l’ami de Dufaure et que la justice compte toujours parmi ses plus vaillants défenseurs. (M. Georges Picot, La Magistrature et la Démocratie).