Voilà ce que lit Drumont dans la brochure de M. le juge d’instruction Guillot.
Ces lectures excitent la mémoire de Drumont, qui a une mémoire excellente ; il se rappelle Montaigne — que, d’ailleurs, la brochure lui a rappelé — Montaigne accusant ses collègues de profiter du « cahot de la jurisprudence » pour « favoriser celle des parties que bon leur semble, méconnaissant probité, bonnes mœurs, humanité » ; le même Montaigne s’écriant : « Combien ai-je vu de condamnations, plus criminelles que le crime ! »
Du milieu du XVIe siècle, l’imagination de Drumont — qui est aussi vive que sa mémoire — bondit jusqu’au milieu du XIXe ; et, à la place du vieux conseiller Montaigne, il trouve le moderne garde des sceaux Dufaure ; et celui qu’on a surnommé « la pierre angulaire de la magistrature » lui dit :
La magistrature, c’est comme un tonneau de vinaigre ; versez-y une bouteille de vin chaque jour, et tirez par le bas une bouteille de vinaigre ; vous aurez beau continuer comme cela tant que vous voudrez, vous n’aurez jamais que du vinaigre.
Et Drumont, le penseur, médite, récapitule et conclut :
Voyons ! Voilà le plus célèbre des gardes des sceaux, l’illustre Dufaure, l’ami patenté de la magistrature, qui la compare à un tonneau de vinaigre ! (Hilarité). — C’est déjà la mettre bien bas !
Voilà, pourtant, un élégant modéré, un centre-gauche courtois, un des plus vaillants défenseurs de la justice, un rédacteur du Journal des Débats, habitué par conséquent à voir plutôt les choses en rose, M. Georges Picot, qui affirme en 1884 que la masse de la magistrature a trouvé le moyen de descendre de plusieurs degrés !
Voilà un avocat général, M. Bouchez, qui déclare que le fonctionnarisme s’est introduit dans les tribunaux et qu’il y coule à pleins bords ! Et, sans doute, en haut lieu, trouve-t-on juste sa remarque, puisque, peu de jours après, on le nomme procureur général !
Voilà un magistrat éminent, M. Bérenger, qui raconte à une assemblée parlementaire que, maintes fois, on a vu, dans des cours souveraines, des magistrats arriver par l’effet d’une faveur injustifiable, chanceler en y entrant, et s’y asseoir confus, au milieu de collègues dont la puissance ministérielle pouvait à peine contenir la réprobation !
De tels aveux ne rendent que trop vraisemblables les confidences que le conseiller anonyme a faites au Figaro !