Autant de points d’interrogation qui se posent quand on étudie le fonctionnement et l’existence de ce qu’on a tristement appelé, d’un nom qui n’est que trop exact, l’agence de l’Élysée. Ailleurs, j’y ai répondu[9]. Aujourd’hui, le procès n’est pas le même, et je ne rappellerai de ces hontes que l’indispensable. M. l’avocat de la République l’a plaidé avec sa conviction ; c’est avec sa conviction que Me Lenté le plaidera tout à l’heure, et c’est dans votre indépendance, messieurs, que vous rendrez un jugement qui satisfera notre besoin de justice, parce que votre conscience seule vous l’aura inspiré et qu’il ne se fera pas plus l’écho des murmures de la foule que des sympathies respectables qui accompagnent le malheur.

[9] Voir plaidoirie précédente.

Le second point, qui me sollicitait d’une façon particulière, était le crédit de Mme Ratazzi auprès de M. Wilson. Du jour où les circonstances m’ont mêlé à ces débats, je me suis attaché à le mettre en lumière, parce que je le considérais comme l’élément essentiel d’un état juridique mal connu et mal défini.

J’ai dit à la cour : Prenez garde ; la situation n’est pas nette ; avant de la juger, il faut la rétablir. Cette femme est peut-être une coupable ; à coup sûr, ce n’est pas un escroc. Condamnez-là, si vous pouvez, pour autre chose ; mais ne la condamnez pas pour cela. On l’accuse d’avoir promis des croix imaginaires. Eh bien ! voici une croix qu’en fait elle a procurée, et cette croix, elle l’a procurée grâce au pouvoir d’un personnage qu’il faut appeler en cause pour qu’il nous défende tous.

Une enquête fut ouverte ; elle confirma tous mes dires ; et à l’audience du 6 janvier dernier, M. le substitut rendait un témoignage public à la sincérité de cette femme qui, hélas ! a encouru bien des reproches, mais à laquelle, du moins, on ne saurait refuser ce mérite que tout le monde, ici, ne pourrait pas revendiquer, d’avoir, par sa franchise, rétabli la réalité, rendu aux événements leur physionomie véritable et dégagé tous ces faibles, tous ces humbles, tous ces petits, qui ont pu être des comparses, mais qui, Dieu merci pour l’idée de justice ! ne serviront plus de plastrons.

Qu’on ne dise pas, maintenant, qu’elle a cherché le scandale ! Si elle avait cherché cela, elle aurait pu choisir une autre voix que la mienne.

Qu’on ne dise pas, non plus, qu’elle a fait de la vengeance ! De la vengeance ? Personne n’en fait ici ; plusieurs, peut-être, pourraient en témoigner. Et, en tous cas, si on fait de la vengeance dans l’affaire Legrand, ce n’est pas Mme Ratazzi…

Ce qu’elle cherchait, c’était une défense, où elle a trouvé une accusation.

On lui jetait à la face d’avoir dupé la crédulité publique. On lui avait répété pendant une instruction entière : « Prouvez que vous avez fait décorer une personne, une seule, et vous bénéficierez d’un non-lieu. » C’était le temps où elle pensait acheter l’acquittement au prix du silence. Elle s’est tue, mais, en fait d’acquittement, 13 mois de prison l’attendaient à cette barre pour s’être targuée d’un crédit imaginaire.

Ce n’est pas tout. Au début de l’affaire, elle s’était abritée sous le couvert d’un nom qu’alors on n’osait à peine balbutier dans les prétoires. Des prières, des souvenirs, une pression morale que vous devinez, et à laquelle de plus forts ne résistent pas toujours, avaient vaincu son courage et arraché sa rétractation ! Cette rétractation avait été son unique mensonge. Le lendemain, on répandait dans le public et dans la presse que, pour se sauver, elle avait tenté de perdre un innocent !