La république pourrie touchait à sa fin, et l’on vit arriver César, et après César, Auguste, et après Auguste, Tibère et Néron, et peut-être ce fut pour Rome un salut relatif d’échapper par eux aux autres, car ce despote unique décapitait parfois le despote multiple. (Très bien ! sur plusieurs bancs).
Est-ce là, messieurs, le ton d’un discours purement économique ? Emploie-t-on des termes pareils, quand on ne reproche à un homme que son incompétence ou une étude trop superficielle de la question ? Ces paroles enflammées n’atteignent-elles pas celui qu’elles visent dans ce qu’il a de plus cher, son honneur ? Ah ! il y a quelqu’un qui ne s’y est pas trompé : c’est M. Raynal ! Et le rapporteur non plus, M. Rouvier, qui partage avec lui les responsabilités les plus lourdes, lorsque le lendemain du discours de M. de Montjau il montait à la tribune pour dire : « Nous comprenons qu’on critique notre œuvre, mais non qu’on suspecte notre moralité ! »
Ils avaient raison : ce jour-là, en plein Parlement, le soupçon avait pris naissance ; il avait mordu l’homme public, dont on ne pouvait sans injustice accuser l’inaptitude, puisque lui, l’artisan du naufrage, il poussait, quinze jours avant, un cri d’alarme pour avertir les navigateurs !
Le soupçon existait en germe ; il va se développer et grandir ; il engendre les racontars. C’est l’histoire de la lettre qu’on se chuchote à l’oreille ; elle circule dans les couloirs parlementaires ; de ces couloirs elle tombe dans les bureaux de rédaction, et de là dans la rue où le public la ramasse et, dans sa fièvre de précision, lui donne la formule brutale qui met les pieds dans le plat. Voilà la légende ; personne ne peut la nier de bonne foi ; elle a été établie en pleine Chambre, mieux que je ne saurais le faire moi-même, en termes tellement vigoureux qu’ils dépassèrent la frontière et qu’on en entendit l’écho dans la presse étrangère.
Mais, à côté de la légende, il est une autre forme d’accusation, moins grossière, plus raffinée, plus sceptique, et partant plus dangereuse, parce qu’elle est plus raisonnable, et dit plus sans rien affirmer. C’est la forme des publicistes, des penseurs, des philosophes. « Incapable ou complice, que M. Raynal choisisse ; il n’était pas incapable ; donc… » Voilà la conclusion du livre de M. Pendrié. C’est, en termes beaucoup plus vifs, la thèse d’une autre brochure écrite par un commerçant qui ne cherche pas le scandale et qui, à ma connaissance, n’a jamais été inquiété. Telle est la note qu’on retrouve, non pas seulement dans les articles de polémique passagère, mais dans des écrits qui restent, qui resteront davantage que les Dossiers de M. Gilly. Rien de terrible comme ce doute rationnel légué à la postérité ! Il s’autorise de ces palinodies, de ces contrastes, et aussi de cette précipitation inouïe, de ces vaines promesses, de ces calculs controuvés, de ces fausses affirmations que je rappelais plus haut.
Précipitation inouïe :
On nous apporte, messieurs, les Conventions que vous savez : et, à huit ou dix jours de leur dépôt, la commission se réunit.
Dans le même temps à peu près, elle a accompli sa tâche ; quarante-huit heures après, le rapport de M. Bouvier est déposé ; quatre jours après qu’il a été mis sur votre bureau, nous discutons. Soit ! Mais aussi bon train que nous marchions vers ce dénouement, savez-vous, messieurs, qu’il est grave, qu’il vaut la peine d’être pesé par nous, même par mes plus chaleureux adversaires, et qu’au moment de déposer dans l’urne un bulletin qui pèsera dans l’histoire de leur vie législative, je le leur garantis, comme aucun de ceux qu’ils ont déposés déjà, ils réfléchissent ! (Applaudissements à l’extrême gauche et sur quelques bancs à droite). (Discours de M. Madier de Montjau).
Réfléchir ! Il paraît qu’on n’en a pas le temps ! Le ministre est pressé. En vain, M. Papon implore un délai de grâce ; une minute d’attention, supplie-t-il ; l’heure est solennelle.
M. Papon. — Quelle loi allez-vous discuter ? Est-ce une loi que vous ferez aujourd’hui et que demain vous pourrez abroger si vous reconnaissez qu’elle a des défectuosités et des vices ? Non, c’est une loi d’une nature particulière. En la votant, vous sanctionnez des Conventions que l’État a acceptées et signées, vous sanctionnez une situation nouvelle qui durera soixante-quinze ans, et vous la sanctionnez d’une façon absolue, définitive.
Voix à gauche. — C’est très exact !
M. Papon. — Au cours du débat, nous pourrons vous démontrer qu’il n’y a plus de rachat possible.
Plusieurs membres à gauche. — C’est vrai ! (M. le ministre des travaux publics fait un geste de dénégation).
M. Papon. — Nous le démontrerons, je l’espère, monsieur le Ministre, et nous établirons que de ce chef il n’y aura plus d’armes dans les mains du Gouvernement.
M. Eugène Delattre. — C’est l’enchaînement des générations futures ! (Exclamations sur quelques bancs).
M. Papon. — C’est donc une situation définitive que vous allez consacrer par votre vote ; vous allez trancher une question très grave, la question du monopole privilégié des grandes Compagnies. Voilà ce que la loi consacrera. Et dans quelles conditions allez-vous statuer ?
Purement et simplement comme s’il s’agissait d’un projet de loi d’intérêt local ! (très bien ! très bien ! sur quelques bancs à gauche. — Exclamations sur d’autres bancs).
Les documents les plus graves, les plus essentiels, manquent à l’examen de la commission ; depuis un mois, elle prie, elle supplie qu’on les lui communique : elle n’a jamais pu les obtenir. Le rapport de M. Rouvier vient d’être distribué ; personne ne sait ce qu’il renferme :