Tous mettent à absoudre leur ancienne victime autant de zèle que jadis à l’excommunier ! Et ces insinuations outrageantes qu’a soulevées le souffle de leur colère maintenant évanouie, ils en rejettent sur des faibles, sur des chétifs que leur parole a subornés, le poids trop lourd, paraît-il, pour leurs épaules parlementaires ! Soit. Mais reste à savoir si, en défendant, ils ne se condamnent pas ! Ou ils ont calomnié un innocent, ou ils innocentent un coupable ! Et si leur accusation d’autrefois n’était qu’un effet de leur haine, qu’est leur défense d’aujourd’hui, sinon un phénomène de concentration !

Ils soupçonnaient dans leur journal ; ils soupçonnaient à la tribune : ils ne soupçonnent plus à la barre ; leur soupçon était donc sans valeur qu’il recule devant un serment !

Est-ce qu’ils s’imaginent, par hasard, qu’il suffit de chanter la palinodie pour biffer les anciens outrages, et que de tardives rétractations, fruit d’une paix menteuse, effacent les traits indélébiles que le papier a conservés !

Non ! Non ! Ils nous appartiennent, ces soupçons et ces outrages ! Ils sont notre sauvegarde ! Ils nous expliquent et nous excusent ! Sans eux, nous ne serions pas ici !… Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, ils subsistent et ils demeurent ! Ils forment une des cotes du dossier de l’avenir !

Ah ! croyez-moi, messieurs, l’avenir a des moyens de preuve qui ne ressemblent pas toujours à ceux des contemporains. Des choses, qui vous impressionnent, pèsent fort peu dans la balance. Il n’écoutera pas beaucoup les grandes Compagnies jurant solennellement à votre barre que M. David Raynal est innocent d’un crime qui, s’il avait été commis, serait avant tout le leur ! Il leur dira : Je vous refuse qualité pour vous faire avocats du ministre ; votre cause est la sienne : si vous entrez dans cette enceinte, c’est à côté de lui qu’il faut aller vous asseoir ! Et il détournera aussi les yeux de ce défilé de fonctionnaires affirmant avec pompe que la concussion est impossible et qu’ils gardent trop bien les ministères pour qu’un ministre soit corrompu !

Impossible, la concussion ! Grand Dieu ! Et depuis quand ? Jamais un homme public n’a reçu de pot-de-vin ? Jamais l’appétit personnel n’a étouffé sa conscience ?… Mais je connais des malheureux qu’on a salis dans l’histoire, dont les tristes héritiers meurent de douleur et de honte, et nous ne pouvons nous présenter dans les réunions publiques sans que les amis de M. Raynal couvrent de boue leur mémoire !… Elle est donc anéantie, la race des corrompus ? Il n’y a plus d’âmes vénales ? Elles attendaient, pour disparaître, ce temps d’honneur et de vertu ?… Mais regardez donc en arrière ! Il ne faut pas regarder bien loin !…

J’ai assisté à des spectacles étranges, messieurs ; j’ai vu des choses que, moi aussi, je ne croyais pas possibles ; et ceux de mes anciens qui m’ont suivi à cette époque ont pu lire plus d’une fois sur mon visage la trace de mes écœurements et de mes indicibles dégoûts !…

Il y a plus de pièces et de documents qu’on ne pense, messieurs ! Ils se trouvent enfouis dans des endroits ignorés où l’on ne peut pas les prendre, entre les mains de personnes qui se gardent d’en témoigner, parce qu’elles se sentent complices et redoutent les représailles !…

Je me rappelle avec angoisse ces terribles paroles jetées par Me Lenté aux âmes apeurées qui faisaient autour d’un autre procès la conspiration du silence : « Rassurez-vous, bonnes gens, les dossiers ne s’ouvriront pas !… »

Ah ! peut-être resteront-ils muets, ces dossiers vengeurs qui mettraient à nu la turpitude d’une époque ! Peut-être demeureront-ils toujours dans la retraite au fond de laquelle les abrite le secret professionnel ou la lâcheté humaine !… A moins que, demain ou plus tard, quelque main indiscrète ou quelque ambition affolée n’en déchire la couverture et n’en jette les feuillets à la foule au risque de faire éclater, non plus un du ces pétards qui partent quotidiennement à nos oreilles, mais un formidable coup de tonnerre dont l’explosion fera crouler tout l’édifice !…