Ce désordre moral, favorisé par la Finance pour les besoins de la spéculation, et qui est le fruit nécessaire de la domination de l’or, a dû pousser de profondes racines pour produire de pareils fruits. Ce n’est pas d’hier qu’il est né. Ses origines sont lointaines. Dès 1885, une voix s’écriait au Palais-Bourbon :
« Nous sommes fatigués d’entendre dire à chaque instant que les députés abusent de leur mandat, qu’ils le font servir à la satisfaction de leurs intérêts personnels ; cela fatigue le pays et cela peut compromettre l’avenir de la République[1]. »
[1] V. infrà, La Finance et la Politique : affaire Numa Gilly-Savine-Salis, p. [137].
Deux ans plus tôt, au cours d’un débat solennel, une voix plus hardie encore avait, dans le même lieu, jeté des mots terribles à son auditoire tremblant : République pourrie ! Putréfaction des consciences ! Ces épouvantes oratoires avaient jailli d’une poitrine ! Et le discours vengeur grandissait la vision des Tibères et des Césars qui, au jour des détresses morales, dévorent les états gangrenés[2] !…
[2] V. infrà, Les Grandes Conventions de 1883 : affaire Numa Gilly-Savine-Raynal, p. [73].
Ces putréfactions et ces pourritures, un matin, brutalement, elles s’étalèrent dans la petite enceinte de la dixième chambre du tribunal correctionnel de la Seine. Ce fut l’incident décisif du Filigrane auquel s’attache le nom de Me Marcel Habert. Le scandale éclata le 10 novembre 1887. J’en emprunte le compte rendu à mon confrère Albert Bataille, le distingué rédacteur judiciaire du Figaro[3] :
[3] Causes criminelles et mondaines, année 1887-1888, p. 52.
Me Habert. — On a saisi chez Mme Limousin deux lettres de M. Wilson datées de 1881.
La préfecture de police les a gardées un certain temps avant de remettre les scellés au Parquet.
Mme Limouzin prétend que ces deux lettres ont été changées. (Longue agitation dans l’auditoire). Je demande que les deux lettres existant actuellement dans la procédure soient montrées au témoin, fournisseur de la Chambre des députés.
M. le Président fait passer ces deux lettres au témoin :
Me Habert. — Le filigrane de ce papier à lettres est-il bien celui de votre maison ?
Le témoin. — Parfaitement.
Me Habert. — A quelle époque, exactement, avez-vous commencé à vous en servir ?
Le témoin (après avoir examiné attentivement). — Au mois de septembre ou d’octobre 1885.
Me Habert. — Pas avant ?
Le témoin. — Oh ! non, pas avant, bien certainement. Avant l’automne de 1885, ce filigrane n’existait pas.
Me Habert. — Et ces deux lettres de M. Wilson portent la date de mai et de juin 1884 !
Une longue rumeur s’élève dans l’auditoire. La substitution est patente. On a tripoté dans les scellés, on les a portés à M. Wilson. Que s’est-il donc passé ? Il est trop facile de le deviner.
M. le substitut Lombard (très ému). — C’est très grave. Il s’agit-là de pièces qui n’ont pas été saisies par le Parquet. Elles lui ont été apportées par la Préfecture…
On devine la stupeur !
Le Parquet demanda à la Chambre l’autorisation de poursuivre MM. Wilson, Gragnon et Goron pour détournement et substitution de pièces[4].