[4] On trouvera le texte, fort suggestif en ses réserves, de la requête du Parquet et le récit de l’accueil que lui fit la Chambre, dans l’ouvrage précité de M. Albert Bataille, p. 77 et suiv.
La Chambre autorisa. On ouvrit une instruction.
Ce fut alors un branle-bas tragi-comique ! Lorsqu’on écrira notre histoire, il faudra, pour le peindre, la palette d’un Michelet. Un siècle après la Révolution française, sous le règne du Peuple-Roi, après tant de sang et de larmes versés pour l’Égalité, il semblait que l’État dût crouler, si le Code atteignait nos maîtres ! L’administration, le droit, l’éloquence, l’autorité, tout se ligua pour les sauver. On rédigea de superbes mémoires où, une fois de plus, l’on démontra par A plus B que la colère de nos lois ne foudroie que les pauvres diables. Le ministère public conclut à un non-lieu. Le non-lieu fut prononcé. Par une de ces ironies procédurières, qui aux uns donnent un mauvais rire, aux autres donnent le frisson, la victime des relâchés fut condamnée à tous les frais !
Voici comment M. Albert Bataille résume et apprécie l’arrêt rendu le 13 décembre 1887 par la chambre des mises en accusation :
La chambre des mises en accusation a rendu, hier matin, son arrêt dans l’affaire des fausses lettres fabriquées par M. Wilson, avec la complicité de M. Grognon, ancien préfet de police.
M. Gragnon et M. Wilson sont flétris par l’arrêt de la cour.
Le détournement des lettres saisies est établi à la charge de M. Grognon.
La fabrication des lettres nouvelles est déclarée manifeste à l’encontre de M. Wilson.
L’un et l’autre sont convaincus d’avoir produit devant le juge d’instruction des justifications mensongères.
Mais, par une fissure du droit pénal, les deux coupables échappent à la cour d’assises.
La loi n’a prévu que le détournement d’actes et de titres. Or, les lettres dont il s’agit n’étant que de simples lettres particulières, la chambre d’accusation estime que l’action commise, si hautement réprouvée qu’elle puisse être, ne peut donner lieu à aucune poursuite.
C’est une belle chose que le droit. Les arguties du Code permettent aux criminels de marque de se glisser à travers les mailles, alors que la loi pénale est parfois si dure aux humbles.
Il y a une autre condamnée, c’est la loi, la loi qui laisse impunis, faute de les avoir prévus, de telles falsifications, de tels tripotages. La loi qui permet qu’un préfet de police vole des pièces et qu’une main inconnue les détruise, la main d’un personnage qui n’a pas été désigné, mais que tout le monde se nomme, celui, dit-on, qui était tout puissant alors, et qui a été chassé du pouvoir après la plus triste des déchéances.
Peut-être, après l’arrêt d’hier, M. Grognon parlera-t-il.
Telle est dans ses principaux traits l’édifiante épopée du Filigrane. Je prie l’intellectuel, le penseur, de n’y pas voir les personnes, mais d’en extraire les idées. Qu’ils laissent tranquille ce pauvre Wilson, bouc émissaire devenu presque sympathique à force d’avoir payé pour tous ceux que couvrit son étrange silence. Que, seulement, ils considèrent, s’ils veulent comprendre et voir, la dégradation morale révélée par cet épisode où très cyniquement s’affichent de lamentables compromis. Pour l’avenir, quel effroyable résumé de nos anarchies jacobines !…
De plus documentaire que l’incident du Filigrane, je ne connais que les motifs de l’arrêt qui acquitta Wilson.
On a malmené cet arrêt ; on a maudit les magistrats. Une telle colère est excusable ; mais elle n’est pas juridique. Les magistrats ont bien jugé : Wilson était accusé d’escroquerie ; or, Wilson n’était pas un escroc. Un escroc dupe le monde ; Wilson ne dupait personne. Lorsqu’il touchait le prix, il livrait la marchandise. Il vendait : il ne trompait pas. Son crédit n’avait rien de chimérique ; son crédit était trop réel ; il opérait à l’Élysée, dans l’officielle maison de la troisième République ; il tenait les fonctionnaires ; les ministres étaient les siens ; il gouvernait les gouvernants. Il obtenait ce qu’il voulait pour lui et pour ses créatures.
En affirmant cela, les juges n’ont pas menti ; ils ont flétri toute une époque, mais ils ont dit la vérité[5].