Messieurs les Jurés, transportez-vous dans le cabinet de M. Drumont, pesant ces contradictions, mesurant ces illogismes !

Il est certain que c’est un piège tendu à l’opinion publique que de telles variations ; et il est fâcheux qu’on soit obligé d’écouter une plaidoirie comme celle de Me Waldeck-Rousseau, une plaidoirie de trois heures, dont l’exorde et la péroraison encadrent un véritable cours d’économie politique, pour arriver, non pas à concilier ce qui est inconciliable, mais à excuser, dans une certaine mesure, ces étranges métamorphoses, à côté desquelles les Métamorphoses d’Ovide sont un jeu d’enfant.

Doit-on s’étonner si M. Drumont éprouva un étrange malaise, lorsqu’il vit dans le rapport du député la négation brutale des écrits du polémiste ?

Je dis : la négation brutale ! Et non pas seulement des principes qui peuvent à la rigueur changer (pourtant pas d’une sorte si grave !…), mais des affirmations portant sur des faits matériels ! (Sensation prolongée).

J’ai profondément regretté, je l’avoue, au point de vue des mœurs publiques, ce qui a été plaidé hier et ce qui a été plaidé aujourd’hui. J’ai été stupéfait d’entendre soutenir par l’accusation une doctrine qui me paraît fatale au bon ordre national : on est venu vous plaider qu’il y a deux états d’âme très différents, celui du publiciste et celui du député, que le publiciste cède à certains entraînements, le député à certains autres et qu’en définitive le député a le droit de dire tout le contraire de ce qu’a dit le publiciste.

Si l’on songe que les bureaux de rédaction des journaux sont en quelque sorte l’antichambre de la Chambre, et que presque toujours l’on commence par être journaliste avant d’être député, n’est-il pas évident que, pour rechercher, pour pressentir quelle sera l’opinion d’un député en présence d’un projet de loi, on n’a guère d’autre ressource que de se reporter aux articles qu’il a écrits comme journaliste ?

Oui, dans un pays où nous votons un peu à l’aveuglette, comme à l’aveuglette nous placions nos fonds, quand nous allions les porter aux guichets du Panama, les électeurs n’eurent qu’un moyen de pressentir ce que serait le rapport de 1892 : se référer aux articles de 1884…, qui en sont la négation absolue !…

Car il ne faut pas dire, comme le plaidait hier mon honorable confrère, Me Waldeck-Rousseau, que M. Burdeau n’élevait en 1884 que des critiques de détail sur l’organisation de la Banque de France. Vous êtes fixé à cet égard.

Je tiens à préciser ce point, parce que, encore un coup, les articles du Globe ont été la cause déterminante de la colère de M. Drumont, colère qui s’est traduite par des formules littéraires dont on a singulièrement grossi l’esprit et la portée.

Vous savez que le M. Burdeau de 1883 et de 1884 réclamait, non la modification du privilège, ainsi qu’essayait de vous le faire croire Me Waldeck-Rousseau, mais sa suppression !