Ce qui prouve que tout est relatif en ce monde — même les réquisitoires de MM. les avocats généraux !

J’imagine que les vingt-quatre heures qui vont suivre cette audience produiront sur le cerveau de M. l’avocat général le même effet que les vingt-quatre heures qui l’ont précédée.

Demain, si les affaires lui en laissent le loisir, si la recherche de belles périodes ambitieuses de quelque verdict impitoyable n’absorbe pas tout son esprit, il songera : « MM. les jurés n’ont pas écouté mes cruelles réquisitions contre M. Jean Grave ; comme ils ont bien fait ! Car, enfin, ce serait un remords éternel pour moi, un magistrat moderne, un homme très avancé (j’ai l’intention de vous faire un éloge, Monsieur l’Avocat général) que d’avoir déterminé un jury de notre époque à condamner un homme uniquement parce qu’il a pensé et parce que, ayant pensé, il a eu le courage d’écrire !… »

Messieurs les Jurés, vous éviterez ce remords à M. l’avocat général. Vous acquitterez Jean Grave, Vous l’acquitterez par des raisons supérieures qui s’imposeront, je l’espère, à votre conscience et à votre bon sens.

C’est à votre cerveau que je parle ; c’est votre réflexion que la mienne sollicite.

Oubliez toutes les préoccupations étrangères au débat.

L’accusé d’aujourd’hui n’est pas un poignard, un revolver, une bombe.

L’accusé d’aujourd’hui est un livre. C’est une œuvre de l’esprit ; et comme je vous vois très calmes, très bienveillamment attentifs, je puis, au début même de mes observations, vous rappeler le mot de Joubert qui s’impose à la justice aussi bien qu’à la critique : « Il faut juger les choses de l’esprit avec l’esprit, et non avec la bile, le sang et les humeurs… »

Ce livre n’est pas le fantôme, l’apparence d’un livre. Ce n’est pas un délit embusqué sous la couverture d’un livre. C’est un livre véritable, pris au sérieux par tous les gens qui pensent et réfléchissent, un livre au sens doctrinal, au sens élevé du mot. Ses allures scientifiques, qui le dérobent au vulgaire, lui donnent plutôt un aspect un peu rébarbatif, et, sans doute, à l’heure actuelle, il reposerait doctement sur les rayons des librairies ou dans l’armoire des savants, si la loi affolée de décembre 1893, qui a les griffes longues, n’était allée, jusque dans le passé, l’agripper pour satisfaire son besoin de persécution.

Voici comment le juge un contemporain.