Ceci est un article de M. Clemenceau. On vient de me le passer à l’instant. Je lui emprunte quelques lignes qui formulent bien ma pensée.

M. Clemenceau n’est pas suspect d’anarchie ; il n’a pas d’intérêt à son triomphe ; car si l’anarchie triomphait, en même temps que les propriétaires, elle supprimerait les députés — ou ceux qui ont envie de le redevenir.

« La loi contre la presse, écrit M. Clemenceau, fonctionne à la grande satisfaction de M. Raynal. C’est maintenant le tour de M. Jean Grave, coupable d’avoir écrit un livre intitulé : La Société mourante et l’Anarchie.

« Je ne connais pas M. Jean Grave. Je ne sais de lui que ce qu’en a dit M. Octave Mirbeau, dans un article du Journal. C’est un ouvrier cordonnier dont l’âme s’est émue, dont l’esprit s’est ouvert au spectacle des misères et des déchéances humaines.

« Le livre de M. Jean Grave a paru il y a plus d’un an. Personne n’y vit, alors, de matière à poursuites. Pendant toute une année, il s’est impunément étalé à la vitrine de tous nos libraires.

« Survient l’épidémie de bombes. M. Raynal profite de l’affolement des députés pour leur faire voter, dans les transes, une loi de réaction politique qui ne peut arrêter le bras d’aucun jeteur de bombes, mais, qui, en haine d’une répression stupide, lancera peut-être un jour quelque détraqué dans une violence criminelle.

« D’habitude, il est convenu que les lois n’ont pas d’effet rétroactif. M. Antonin Dubost ne s’arrête pas à ces misères. En écrivant son livre, il y a deux ans, M. Jean Grave aurait dû prévoir le règne de M. Casimir-Périer. Le livre est saisi. M. Jean Grave est arrêté. Il a déjà fait un mois de prison préventive pour délit de presse. Cela seul eût soulevé les protestations les plus violentes, quand il y avait un parti républicain.

« Ce livre, je viens de le lire, et mon jugement sur l’écrivain ne diffère pas très sensiblement de celui de M. Mirbeau. La langue est simple, claire et forte tout à la fois. La puissance de critique est vraiment terrible. Que tous ceux qui vivent d’idées toutes faites, reçues de la foule, se gardent d’ouvrir un pareil livre. Il ne peut que les heurter violemment, sans faire jaillir en eux aucune lumière, faute d’éléments appropriés. Pour ceux, au contraire, qui pensent par eux-mêmes, qui ont des idées à eux — quelles qu’elles soient — qui ne craignent pas de soumettre à la critique la plus impitoyable, à la révision la plus radicale, leurs principes — tous leurs principes — leurs doctrines — toutes leurs doctrines — ce livre est bon, car il fait penser.

« Douze braves gens vont être invités à se prononcer sur le cas de M, Jean Grave. Il est fort à craindre qu’ils n’aient pas lu son livre et ne le jugent que sur des extraits habilement choisis. Avec un pareil procédé, il n’y a pas un livre de médecine qui ne pût être condamné pour outrages à la pudeur.

« Or, c’est de la médecine sociale que l’auteur a prétendu faire. Je ne suis pas du tout pour sa thérapeutique. Mais, dans le siècle où nous sommes, il n’est pas une institution, pas une idée, qui ne doivent être en état d’affronter la critique. Somme toute, la bousculade intellectuelle qui nous vient de M. Grave nous est salutaire, en ce qu’elle éprouve notre faculté de résistance et nous met dans le cas d’assurer nos jugements.

« Si les jurés lisent d’un bout à l’autre le livre de M. Grave, ils le blâmeront certainement. Mais ils se diront en même temps que la moindre réfutation sera d’un effet plus utile que des mois ou des années de prison. »

Je vous ai cité cet article, messieurs, parce qu’il résume à merveille le sentiment universel, l’impression des laborieux, des intellectuels, des lettrés, l’opinion dont M. Mirbeau, M. Bernard, M. Paul Adam, vous ont apporté l’écho.

Oui, le livre de M. Grave est un véritable livre. Voilà pourquoi il passionne l’attention des lettrés. Voilà pourquoi il arracha une remarquable préface à M. Octave Mirbeau, l’écrivain suggestif et délicat, dont les feuilles du monde et du boulevard se disputent les tantôt mélancoliques, tantôt railleuses, toujours très savoureuses et très profondes réflexions.

Et pourtant, ce livre, M. l’avocat général réclame contre lui une répression impitoyable ! Il regrette de n’en pouvoir requérir une plus impitoyable encore ! Il veut le faire condamner à cinq ans de prison ! Et, dans ce but, il a épuisé toutes les ressources de sa dangereuse tactique.

Pourquoi ?

Si je me place, non au point de vue anarchiste, au point de vue de mon client, mais au vôtre, Messieurs les Jurés, au point de vue bourgeois, ce livre, quel mal a-t-il donc fait ?

Quel mal aurait-il pu faire ?

Raisonnez un peu :