Ce livre a eu deux éditions.

Ne parlons pas de la première : elle est vieille de dix mois ; elle est donc plus de trois fois couverte par la prescription — ce qui, entre parenthèses, n’a pas empêché le parquet de la saisir, portant ainsi atteinte à la propriété de l’éditeur. Telles sont les pratiques d’aujourd’hui !…

Vous savez qu’en matière de presse la prescription est de trois mois.

A une époque où l’on prenait la peine et le temps de réfléchir, où les lois étaient le produit de la méditation et non le fruit de l’épouvante, un législateur remarquable énonçait, dans les termes qui suivent, les motifs rationnels de cette courte prescription :

« Il est — disait M. de Serre — il est dans la nature des crimes et délits commis avec publicité, et qui n’existent que par cette publicité même, d’être aussitôt aperçus et poursuivis par l’autorité et ses nombreux agents. Il est de la nature des effets de ces crimes et délits d’être rapprochés de leur cause. Elle serait tyrannique, la loi qui, après un long intervalle, punirait une publication à raison de tous ses effets possibles les plus éloignés, lorsque la disposition toute nouvelle des esprits peut changer du tout au tout les impressions que l’auteur lui-même se serait proposé de produire dans l’origine ; lorsqu’enfin le long silence de l’autorité élève une présomption si forte contre la criminalité de la publication. »

Chaque mot de ces phrases porte, et chaque mot défend le livre de M. Grave.

Le parquet vous dit : « Ce livre est un explosif ; frappez-le comme une bombe ! » Comment ? Le parquet a été bien long à s’en apercevoir !… C’est au bout de dix mois qu’un écrit, d’abord inoffensif, devient un danger public ? Au début, c’était un livre : la durée le transforme en dynamite !… Que penserait M. de Serre de cette métamorphose, lui qui estimait sagement « qu’il est dans la nature des crimes de la parole d’être aussitôt aperçus et poursuivis, et qu’il est de la nature des effets de ces crimes d’être rapprochés de leur cause » ?

Le parquet se défend : « Nous ne poursuivons pas la première édition ! Nous poursuivons la seconde qui constitue un fait nouveau et donne ouverture à une action nouvelle ! »

Je pourrais répondre :

N’est-ce pas la première édition que vous cousez dans la couverture de la seconde ?