Je pourrais répondre encore, avec mon confrère Barbier, dont l’opinion fait autorité dans la matière : « L’absence de poursuites contre les précédentes éditions du même ouvrage a pour effet de permettre aux personnes poursuivies à l’occasion d’une édition nouvelle d’exciper de leur bonne foi. » Cela tombe sous les sens ; votre silence est un imprimatur ; l’écrivain a le droit d’y trouver une sauvegarde.

Mais j’aime mieux répondre :

La seconde édition — la seule poursuivie, la seule qu’on puisse poursuivre — que lui reprochez-vous ? Qui donc a-t-elle excité ? Qui donc a-t-elle provoqué ? Elle a été saisie avant d’être mise en vente ! Elle n’a donc pu conseiller, ni l’indiscipline au soldat, ni le meurtre au prolétaire, puisqu’elle n’a pénétré ni dans la caserne ni dans l’atelier.

Y eût-elle pénétré, que ni soldat ni prolétaire n’eussent approfondi ces pages. Jamais, parmi ces dissertations arides, ils n’auraient eu le loisir et la patience de chercher la provocation. — J’ai mis huit jours à les comprendre — vous avouait M. l’avocat général. Et M. l’avocat général n’a mis que huit jours parce qu’il est un esprit de premier ordre ; moi, qui ne suis qu’un esprit de second ordre, j’en ai mis quinze. Un caporal de pompiers en mettrait bien autant que moi ! Car enfin, si je suis moins fort que M. l’avocat général, je dois être plus fort qu’un caporal de pompiers !…

Mais, je le répète, l’édition a été saisie avant d’être offerte au lecteur, sauf 200 exemplaires affectés au service de presse.

Mais, ces 200 exemplaires, s’ils ont provoqué quelqu’un, n’ont provoqué que des journalistes. Or, rassurez-vous, Messieurs les Jurés : d’abord les journalistes n’ont guère le temps de lire les brochures qu’on leur envoie ; on leur en envoie trop ! Ensuite, les journalistes, s’ils provoquent parfois les autres, ne sont guère sensibles eux-mêmes à ce genre d’excitation ! ils sont blasés !…

Et pourtant, M. l’avocat général veut rendre ce livre responsable de toutes les bombes qui ont éclaté.

Il vous le présente comme la cause des récents attentats.

Discutons.

Si le livre est la cause de l’attentat, l’attentat reflétera la physionomie du livre. Or, le livre est logique ; l’attentat ne l’est pas : donc, entre l’attentat et le livre il n’existe rien de commun.