Si le livre inspirait l’attentat, l’attentat choisirait ses victimes : il frapperait au cœur de la société ; il l’atteindrait dans ses gouvernants, ses exploiteurs, ses jouisseurs ; car, tels sont les personnages que le livre désigne et flétrit. Or, l’attentat ne choisit pas ; l’attentat frappe au hasard ; l’attentat fait sauter une patronne d’hôtel borgne ou un humble garçon de café. Donc, le livre n’y est pour rien ; car le livre condamne ces inutiles hécatombes.
Jusqu’ici, un seul attentat fut logique : celui de Vaillant.
Le crime de Vaillant appartient à la catégorie des crimes politiques, comme celui de Fieschi, comme celui d’Orsini. Fieschi visait un roi ; Orsini un empereur ; Vaillant visait le Parlement, un empereur multiple, un roi à sept cent cinquante têtes.
Mais le livre de M. Grave a-t-il déterminé l’attentat de Vaillant ?
Vaillant vous a cité ses maîtres, les auteurs qui l’ont instruit. Il n’a pas cité M. Grave. M. Grave est un jeune, et l’on ne cite pas les jeunes ; on ne cite que les classiques.
Ces classiques, quels sont-ils ? Proudhon, Spencer, Rousseau, Voltaire !
Les voilà, les malfaiteurs que, pour être logiques, il vous faut asseoir sur ces bancs, Monsieur l’Avocat général !
Allons ! faites-les comparaître. Ceux qui sont morts ont leurs statues.
Citez-les, ces statues. Citez celle de Voltaire : son rire de bronze en dira plus long au jury que toute ma plaidoirie !…
Le livre de M. Grave a-t-il provoqué Léauthier ?