Faut-il s’étonner si le prolétaire, méconnu, bafoué par des suborneurs scélérats, s’écrie, comme le bandit de Schiller :

« Je veux vivre ; j’ai le droit de vivre, et la société me refuse ce droit. Eh bien ! formons une société nouvelle. Toutes les sociétés ont commencé par la violence ; les premières tribus humaines ont été des associations armées ; créons un monde et recommençons l’histoire : notre société de bandits sera plus juste que cette vieille société despotique où les plus nobles cœurs sont condamnés d’avance à mourir ! »

Les voilà, les provocateurs du livre et de la bombe ! Ce sont les penseurs, les philosophes, les poètes qui ont décrit, qui ont chanté les désespoirs de notre siècle ! Allons, soyez logique, Monsieur l’Avocat général ! Asseyez-les sur les bancs de la cour d’assises, car M. Jean Grave n’a fait que les répéter !…

Vous savez bien qu’il n’est pas le coupable, M. Jean Grave ! Vous savez bien que son livre n’a pas allumé l’incendie ! Mais ce gouvernement imite ses prédécesseurs. Il profite du crime pour assassiner l’Idée !

L’Idée, voilà l’éternelle ennemie des jouisseurs en place ! Les jouisseurs veulent rester : l’Idée, elle, veut marcher !

Un poignard frappe le duc de Berry : aussitôt la Restauration monte à la tribune et dit au Pays éploré : « Le poignard qui a frappé le duc de Berry, c’est une idée libérale ! »

Une bombe éclate : aussitôt la troisième République monte à la même tribune et crie au Pays affolé : « La bombe qui vient d’éclater, c’est une idée anarchiste ! »

Et au milieu des fumées de la bombe, qui remplacent, à notre époque, les éclairs du Sinaï, M. David Raynal fait voter une loi d’épouvante qui n’est autre chose que la résurrection du vieux délit d’excitation à la haine et au mépris du gouvernement.

Seulement, on modifie un peu la formule : c’est le délit d’excitation à la haine et au mépris de la bourgeoisie !

Théophile Gauthier a raison :