Ironie des choses ! Vous traduisez en cour d’assises l’homme qui, fidèle à vos principes, veut renverser les bornes posées par l’usurpateur que Jean-Jacques Rousseau flétrissait !…

Vous reprochez à M. Grave d’avoir dit que la révolution prochaine dévastera vos études d’avoués et de notaires, qu’elle brûlera tous les titres de la propriété bourgeoise : vous oubliez vos décrets jacobins, vous oubliez vos décrets du 18, du 19 juin, du 25 août, ordonnant de brûler sur la place publique les titres du monde détruit !

Vous oubliez le tombereau symbolique qui porta sur la place de Grève les chartes du régime vaincu, le feu de joie qu’elles alimentèrent et la ronde de la foule autour de ce feu de joie !

Vous oubliez — ce sont vos archives, vos documents officiels qui parlent — qu’en 1790, de sinistres jacqueries éclatèrent sur toute la surface du territoire, et que ces jacqueries étaient le fruit de provocations épouvantables, et que ces provocations provenaient des députés du Tiers, particulièrement (voyez Taine, tome I, page 294, ou plutôt les pièces qu’il copie), particulièrement des procureurs et des légistes, ces ancêtres des avoués et des notaires… (hilarité)… lesquels écrivaient à leurs commettants des lettres incendiaires aussitôt affichées dans tous les villages !

Après cela, si vous êtes sincères, allez mettre Jean Grave en prison !

Pensez-vous sérieusement que cela vaille, je ne dis pas cinq ans, mais huit jours, mais un jour, mais une heure de cellule, d’avoir prédit que, si l’on fait aux bourgeois ce qu’ils ont fait aux prêtres et aux nobles, on emploiera contre eux les moyens qu’ils ont indiqués ?

On vous menace : défendez-vous ! On vous attaque : vengez-vous ! Oui, parlez de vengeance, mais ne parlez pas de justice ! Votre justice, à défaut d’un principe éternel, se réduit aux proportions modestes d’un instinct ! Oui, vous n’êtes que des instinctifs ! Allons ! Frappez, mais ne maudissez pas ! Vous avez droit à la vengeance, mais vous n’avez plus droit au Verbe !… (Mouvement prolongé).

Vous voulez faire donner à Jean Grave cinq ans de prison pour avoir médit de la Patrie et de l’Armée, pour avoir excité le soldat à l’indiscipline, pour avoir provoqué au meurtre d’un officier.

Ici encore, méfiez-vous de la méthode de M. l’avocat général : elle est plus meurtrière que la prose de Grave. Elle consiste toujours à fouiller les 300 pages du livre pour trouver les deux lignes qui, isolées, feront pendre leur homme. Elle consiste à vous présenter comme un système raisonné, comme un froid syllogisme, ce qui n’est, en réalité, que la chute fébrile d’une période qui termine un chapitre consacré à l’idée de Patrie.

La Patrie !