Certes, je ne suis pas suspect, Messieurs les Jurés. Je suis de ceux dont le cœur la vénère ; et, dans le domaine de la Pensée, par la parole et par la plume, j’ai essayé de la défendre contre ceux qui ne veulent plus, qui ne peuvent plus y croire.
Mais force m’est de reconnaître que des cerveaux plus grands que moi l’ont traitée de dangereuse chimère et de malfaisante utopie.
« Quand je songe — s’écrie Tolstoï — à tous les maux que j’ai vus et que j’ai soufferts, provenant des haines nationales, je me dis que tout cela repose sur un grossier mensonge : l’amour de la Patrie. »
Et Victor Hugo prophétise :
« Au vingtième siècle, la guerre sera morte, l’échafaud sera mort, la haine sera morte, la frontière sera morte : l’homme vivra ! »
Je ne plaide pas cette cause, messieurs, je cite les grands hommes qui s’en firent les avocats.
La défendons-nous bien, la Patrie, contre les soupçons de la Pensée ? Au lieu de traquer les écrivains qui la critiquent, ne ferions-nous pas mieux de traquer les bandits qui la déshonorent ?
Est-ce Victor Hugo, est-ce Tolstoï, est-ce Jean Grave — si sa modestie me permet de le nommer après de si grands noms — qui, à l’heure actuelle, font courir les plus graves périls à l’idée de Patrie ?
Sous ce titre : Les Sans-Patrie ! mon éloquent confrère, M. le député Viviani, écrivait hier un bel article.
Il dénonçait les hauts bandits de la Finance — ce sont ses propres termes — qui sont en train d’écouler sur le marché français les 100 millions de rentes italiennes qu’on n’a pu vendre ni à Rome ni à Berlin.