Que la Pensée suive sa route, messieurs, ne l’arrêtez pas !

Qu’êtes-vous donc pour barrer son chemin ? La Pensée ! Elle est l’univers ! Vous, vous n’êtes que des atomes !

Dites-vous bien que, quoi qu’on lui fasse, qu’on l’outrage ou qu’on la salue, la Pensée reste la Pensée — la Pensée qui raisonne et qui croit, qui espère et qui rêve — un rêve peut-être dangereux, peut-être irréalisable, mais enfin un rêve sacré par cela seul qu’il est le rêve !

Fils d’une société issue des révoltes du rêve, laissez rêver tout à sa guise le cerveau de l’humanité !

Défendez-vous ; ne persécutez pas !

Messieurs, c’est mon dernier cri, je vous l’envoie du fond de ma poitrine, avec toutes les énergies de ma foi et de ma jeunesse : Jurés de la fin de ce siècle, ne soyez pas persécuteurs !… (Applaudissements).

LE PROCÈS DES TRENTE

Cour d’assises de la Seine
Audiences des 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14 Août 1894

Ce fut le procès des hommes qu’on a nommés les Intellectuels de l’anarchie doctrinale, par antithèse avec les Propagandistes par le fait.

Les événements générateurs de ce grand drame judiciaire ont trop ému l’opinion pour n’être pas restés gravés dans toutes les mémoires.

On se rappelle en quelles terribles circonstances fut hâtivement votée et promulguée la fameuse loi du 19 décembre 1893 relative aux associations de malfaiteurs.

En même temps qu’on votait la loi, on ouvrait une instruction confiée à M. le juge Meyer.

Le 10 juillet 1894, un arrêt de la chambre des mises en accusation renvoya devant la cour d’assises de la Seine les trente accusés désormais célèbres sous ce seul nom : Les Trente, comme coupables de :

S’être, depuis le 19 décembre 1893, à Paris, affiliés à une association formée dans le but de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes ou les propriétés, ou d’avoir participé à une entente établie dans le même but.

Parmi les Trente, cinq ne comparurent point. C’étaient : Paul Reclus (le neveu de l’illustre savant Élysée Reclus), Cohen (le traducteur d’Ames solitaires, la pièce de Haupman), Duprat, Martin et Pouget. Depuis, la cour, jugeant par contumace, c’est-à-dire sans l’assistance du jury, a, par arrêt du 31 octobre 1894, condamné chacun d’eux au maximum de la peine, soit vingt ans de travaux forcés.

Les vingt-cinq accusés présents et déférés au verdict du jury étaient : Jean Grave, Sébastien Faure, Chatel, Ledot, Matha, Agnéli, Bastard, Paul Bernard, Brunet, Billon, Soubrier, Daressy, Tramcourt, Chambon, Malmaret, Fénéon, Chéricotti, Ortis, Bertani, Liégeois, la veuve Milanaccio, la fille Cazal, la femme Chéricotti, la veuve Belloti et Louis Belloti.

Outre le crime politique relevé contre eux, Ortiz et sa bande avaient à répondre de divers délits de droit commun, et, de ce chef, ils furent condamnés par le jury.

Mais le verdict, négatif sur toutes les questions relatives à l’association prétendue, acquitta les écrivains, les orateurs — les Intellectuels, pour reprendre le mot consacré.

En tête de ces derniers comparaissait Jean Grave, le principal rédacteur du journal La Révolte, le moderne théoricien de l’anarchisme scientifique, dont, aux yeux de l’accusation, les livres et les écrits avaient organisé la secte et créé l’entente poursuivie.

A côté de Jean Grave s’asseyait Sébastien Faure, le brillant apôtre du nouveau système, l’infatigable orateur de réunions publiques, défendu par Me Desplas. (La plaidoirie de Me Desplas a paru in extenso dans le numéro de la Libre Parole du 12 août 1894).

Ensuite, les mieux désignés à l’attention publique comme à l’effort du réquisitoire étaient : Chatel, le directeur de la Revue Libertaire, l’esthète audacieux ; Fénéon, employé au ministère de la guerre, le critique aigu, comme l’a appelé M. Stéphane Mallarmé.

M. l’avocat général Bulot occupait le siège du ministère public.

Voici le passage de l’acte d’accusation concernant Jean Grave :

Parmi les organisateurs du parti figurent, au premier rang, Jean Grave, Sébastien Faure et Paul Reclus.

C’est Jean Grave qui, le premier, dans une brochure parue en 1883, a exposé le plan de la doctrine anarchiste : — « La propagande ouverte, y lit-on, doit servir de plastron à la propagande par les actes, secrète celle-là ; elle doit lui fournir les moyens d’action qui sont les hommes, l’argent et les relations… et mettre en lumière les actes accomplis. »

Plus tard, directeur du journal La Révolte, il a exalté les crimes des anarchistes, faisant l’éloge des voleurs Schouppe, Pini et Duval, et ouvrant une souscription qui, centralisée par Paul Reclus, n’avait qu’un objet : alimenter l’anarchie. — En 1894, il a fait paraître une seconde brochure intitulée : La Société mourante et l’Anarchie. — Il y fait appel aux pires violences pour fonder l’ordre de choses anarchique. — Dans le journal La Révolte, après le 19 décembre 1893, il continuait à fournir aux affiliés les moyens de correspondre entre eux par la voie de son journal, provoquant en leur faveur des souscriptions, et ne négligeant aucun moyen de maintenir une entente constante entre eux et lui.

C’est à l’audience du 9 août 1894 que Me de Saint-Auban a prononcé pour Jean Grave la plaidoirie ci-après reproduite.

Messieurs les Jurés,