Dispensez-moi de tout exorde : J’ai hâte de m’expliquer !

Je ne vous apporte ni opinions personnelles, ni phrases convenues, ni discussions de théorie, de doctrine, de politique. Dieu me garde de m’exposer au reproche d’avoir, à l’occasion du second procès de Jean Grave, tenté de faire un pot-pourri économique et social ! D’ailleurs — c’est une réflexion critique — en matière de pot-pourri, je n’imiterais jamais la souplesse de M. l’avocat général. (Sourires).

Hier, requérant contre Jean Grave, M. l’avocat général a tenté un effort suprême pour corriger les impuissances de l’instruction et des débats :

De l’instruction, qui, non seulement n’a pas fait contre Jean Grave une preuve impossible, mais n’a pu rapporter une lettre, un témoignage ou un indice, si faible et fragile fût-il !

Des débats, où la personnalité de Jean Grave s’est tellement évanouie que, après ces deux audiences, vous eussiez oublié jusqu’à son nom, si, plaidant un procès intenté en 1894, au nom d’une loi promulguée en 1893, M. l’avocat général n’avait pas eu la chance de découvrir une brochure de 1883 — une brochure bien vieille, Messieurs les Jurés, trente ou quarante fois prescrite ! Mais il en est, paraît-il, des brochures anarchistes comme du vin : elles se bonifient en vieillissant (Hilarité).

Que vous avez été heureux, Monsieur l’Avocat général, de la trouver, cette brochure ! Que vous l’avez bien lue ! Vous l’avez distillée !…

Vous êtes un merveilleux impressionniste ! Vous avez eu tort de railler les tendances esthétiques de l’accusé Chatel : vous parlez une autre langue, vous visez un autre but, mais vraiment vous partagez son goût pour l’impressionnisme ! Pour employer son mot qui est devenu le vôtre, vous n’embrouillardez pas vos réquisitoires. Oh ! non, ils demeurent très clairs ! Mais vous avez embrouillardé ce procès !… (Hilarité générale).

Non seulement vous avez remplacé les démonstrations par la lecture de la fameuse brochure — ce qui risquait d’égarer le jury, mais vous avez, pour le troubler, évoqué de sanglants fantômes : Ravachol, Vaillant, Émile Henry, Caserio ! Et, comme s’ils ne vous suffisaient pas, ces spectres décapités, vous êtes allé en Espagne chercher un spectre fusillé : vous avez traîné ici l’ombre funèbre de Pallas !

Et, pour compléter la mise en scène, vous faites comparaître Jean Grave, le penseur, — un penseur critiquable peut-être, mais n’importe, un penseur, messieurs ! — dans un incroyable décor, un décor des Brigands d’Offenbach, à côté d’un voleur, Ortiz !…

Décor bizarre !