Une escopette ! Deux longues canardières qui ont dû être maniées par Fra Diavolo ! Détail plein de couleur locale !… N’y a-t-il pas quelques Italiennes dans le fond du paysage ?… (Hilarité).

Une belle couverture en soie bleue ! De l’argenterie, des bibelots, de la vaisselle à foison ! Une bicyclette ! sans que je puisse deviner quelle peut bien être sa signification symbolique au procès !… (Rires). Pour saupoudrer le tout, quelques petits explosifs afin de permettre à la chimique éloquence de M. l’expert Girard de détonner officiellement en cour d’assises, et un peu de fulmi-coton — ce qui était très dangereux, Monsieur l’Avocat général, car la chaleur de votre éloquence aurait pu la faire éclater ! (Hilarité).

Vraiment, si un de ces Anglais qui, l’été, viennent se rafraîchir à Paris, entrait aujourd’hui au Palais, il dirait à sa femme : « Tiens, on juge une troupe de cambrioleurs, et — montrant Jean Grave — voilà sans doute leur chef !… (Hilarité).

M. l’avocat général n’a rien négligé pour impressionner le jury ; il a exhibé, au bon moment, un instrument extraordinaire : celui dont, paraît-il, usent les voleurs anarchistes pour fracturer les portes des bourgeois. Les voleurs non anarchistes n’emploient pas de pareils instruments : M. l’avocat général l’affirme !… Aujourd’hui, M. l’avocat général, qui défend la société, n’en veut qu’aux voleurs anarchistes ! Quant aux voleurs non anarchistes, la société n’a rien à en craindre : ils font partie de la société !… (Hilarité générale).

Revenons un peu à Jean Grave. De lui, de son caractère, je parlerai brièvement.

Pas une de mes phrases qui n’aille droit au but. S’il est vrai qu’une défense doive s’inspirer de l’accusé et tâcher d’en refléter la physionomie intime pour la révéler aux juges, la mienne aura pour marques la franchise et la netteté. Jean Grave n’est pas l’orateur brillant ; Jean Grave est le chercheur austère ; tout ce qui brillerait sans prouver le dépeindrait mal. La procédure le qualifie d’homme de lettres d’un réel mérite ; je remercie la procédure ; mais le vrai mot qui lui convienne est celui de laborieux. Ses livres, que défend une aridité doctrinale, ne sollicitent guère la passion facile des masses ; ils ne parlent qu’aux intellectuels ; et, seuls, les intellectuels ont le courage de les lire et la force de les approfondir.

Un autre mot convient à Jean Grave : c’est un honnête homme. S’il y a des péchés dans sa vie, tous ses péchés sont des écrits. Si c’est un récidiviste, c’est un récidiviste de la pensée humaine. Qu’ils sont rares les penseurs dont la pensée reste inflexible et ne connaît pas la tristesse des lâches variations ! Rassurez-vous, Jean Grave ! Quelles que soient vos théories, comme elles sont franches, sincères, rien n’atteint votre dignité ! Rassurez-vous : il n’y a pas ici que le cri du réquisitoire ! Vos amis se souviennent de vous ! et les loyales mains qui se mirent dans la vôtre continueront de la presser !

La couleur du philosophe déteint-elle sur l’homme privé ?

On peut rêver une société autre que celle où l’on vit, on peut espérer un avenir, comme disait La Bruyère, et n’être pas un malfaiteur !

Proudhon, qu’un journal qui n’est guère suspect d’anarchie, le journal Le Temps, qualifiait tout récemment de « penseur immortel » ; Proudhon, le maître et le promoteur de ce que M. le ministre Dupuy appelait, l’autre jour, à la tribune « l’anarchisme scientifique et philosophique » ; Proudhon qui, de l’anarchisme, a dégagé les principes et précisé les théories : Proudhon a formulé ce jugement terrible, qui en dit plus que toute la Révolte : « La propriété, c’est le vol ! »