Si pourtant vous aviez perdu votre porte-monnaie, et que Proudhon l’eût trouvé sur sa route, il eût recherché votre adresse pour vous le rapporter. M. Guesde, le collectiviste, partisan du retour à la masse, et du retour violent des biens des particuliers, n’en ferait ni plus ni moins que Proudhon, l’anarchiste ; et Jean Grave, le communiste, imiterait M. Guesde, le collectiviste parlementaire.

Au surplus, pourquoi s’attarder ? La probité de Jean Grave — ce malfaiteur ! — est incontestable. Tout son passé l’atteste. Dans le premier procès, M. le président l’a dit, et vous-même, Monsieur l’Avocat général, l’avez reconnu ; il n’y a pas jusqu’au rapport de police qui n’ait dû joindre à ces attestations si hautes son pâle certificat. Il confesse que Jean Grave n’a jamais été l’objet d’aucune remarque défavorable. Et pourtant, dans un tel procès, lorsqu’il s’agit de Jean Grave, Dieu sait si l’on a dû se tournebouler l’entendement afin d’en trouver, des remarques défavorables ! Pour obtenir cet hommage incolore, il faut avoir été un homme toujours rudement vertueux !…

J’aurais pu citer vingt témoins qui seraient venus proclamer la haute honorabilité de l’homme.

Vous avez entendu la franche et noble parole de M. Frantz Jourdain ?

Voici une lettre curieuse de M. le docteur Manouvrier, l’éminent anthropologiste, le très distingué professeur de l’École de médecine. Elle va vous révéler le cerveau de Jean Grave. N’est-ce pas son cerveau, sa pensée qu’on accuse ? C’est son cerveau que je défends.

Voici ce que je puis dire en faveur de M. Grave :

Je l’ai connu en 1891, à l’occasion d’un article de la Révolte où j’étais pris à partie un peu vertement au sujet du droit de punir que j’avais affirmé dans mon cours comme résultant de la nécessité de punir. Je sus, par l’intermédiaire de M. Élie Reclus, que l’auteur de cet article était M. Jean Grave, alors détenu à Sainte-Pélagie.

Celui-ci m’écrivit une lettre forte courtoise et me proposa d’aller le voir à la prison.

Je m’y rendis et n’eus pas de peine à être convaincu, dès l’abord, de sa parfaite bonne foi. Notre discussion ayant été interrompue par d’autres visiteurs, je retournai une fois ou deux à Sainte-Pélagie pour la continuer.

Depuis cette époque, M. Grave m’a fait l’honneur d’assister très assidûment à mon cours et de s’y intéresser, m’adressant de temps en temps, soit verbalement à l’issue des leçons, soit par écrit, des objections auxquelles je répondais. J’ai pu constater ainsi, bien que je n’aie pas réussi à le persuader, sa profonde conviction, sa sincérité parfaite, son aptitude à écouter et à saisir les démonstrations les plus ardues, sa présence d’esprit et sa courtoisie irréprochable dans son argumentation, enfin le respect de l’opinion d’autrui remarquablement accentué. Il n’a évidemment reçu qu’une instruction primaire, cependant, et il a dû faire de grands efforts pour l’accroître, ce qui est la preuve d’une élévation et d’une énergie de caractère peu communes.

Le fait d’avoir fréquenté assidûment un cours exclusivement scientifique, aussi ardu et aussi hostile à la politique violente que le mien, me semble indiquer toute autre chose que l’irréflexion et la violence. C’est pourquoi j’ai conçu pour le caractère de M. Grave une réelle sympathie, malgré ma persuasion à l’égard de la fausseté de sa doctrine. Il m’a toujours semblé, et il me semble encore, qu’un homme comme Jean Grave n’est pas capable de prêcher l’emploi de moyens tels que la dynamite et le couteau pour répandre et faire triompher des idées.

Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.

— Je n’en dis pas davantage, et j’aborde le fond du débat.

Ce procès, si on élague toutes les considérations étrangères dont on voudrait l’encombrer et qui le défigurent, est un pur procès d’association.

Il ne s’agit aujourd’hui, du moins il ne devrait s’agir, ni des idées, ni des tendances, ni des théories de Jean Grave. Tout cela n’a rien à voir ici.

M. Dupuy, je l’ai dit, définissant la portée des lois nouvelles, a déclaré « qu’elles ne visent pas l’anarchisme scientifique et philosophique, mais bien les faits criminels et l’incitation à ces faits ».