Laure de Surville, née de Balzac, est placée dans le calendrier féministe. «En fait de Surville, on se serait plutôt attendu, dit M. Joran, à voir intervenir ici la poétesse Clotilde de Surville, dont les œuvres gracieuses ont été publiées seulement il y a un siècle... Comme Clotilde a vécu au XVe siècle, c'était plus flatteur de remonter jusqu'à une contemporaine de Charles d'Orléans et de Villon.» Personne ne se serait attendu à voir Clotilde de Surville dans le calendrier féministe, parce que Clotilde de Surville, non seulement n'a pas vécu au XVe siècle, mais n'a jamais vécu, et c'est ce que savait sans doute l'auteur du calendrier féministe. Si M. Joran croit que Clotilde de Surville n'est pas une mystification littéraire, il devrait au moins le dire, pour ne pas laisser le lecteur sur une fausse piste.
«Mme de Genlis avait été autrefois l'amie du Régent, et c'est tout dire sur le compte de ses mœurs.»
Je ne défends pas, et Dieu m'en garde, les mœurs de Mme de Genlis; mais qu'elle ait été la maîtresse du Régent, cela m'étonne; car elle est morte en 1830; et pour avoir été la maîtresse du Régent, même au dernier moment (1723), et âgée de treize ans, il faudrait qu'elle fût née en 1710 et par conséquent qu'elle fût morte âgée de cent vingt ans. Ce n'est pas probable. «Ça se saurait.»
Il ne faudrait pas non plus, et c'est pour cela que j'avertis, que les jeunes gens et les étrangers, parce que M. Joran est impitoyable pour les fautes de français des femmes de lettres féministes, fussent persuadés que lui-même est infaillible en fait de style. Il écrit fort bien le plus souvent: son style a une sorte de pesanteur alerte qui ne me déplaît point du tout et qui, en tout cas, est originale; c'est la charge de l'hoplite; mais de temps en temps il n'est que lourd et quelquefois il est incorrect. Il dira: «L'auteur de cette avant-préface appelle couramment l'homme le mâle. Évidemment par un certain côté il est flatteur de se voir désigné ainsi quand on appartient au sexe fort. Le mâle, cela sonne mieux que le laid. Eh! eh! le métier de mâle a ses revenants-bons, savez-vous? Il y a de tels moments dans l'existence, même d'une austère féministe, où, quoique mâle, ou plutôt parce que mâle, l'homme... Mais Mme X... me ferait dire des bêtises.»—Sans songer à dire que M. Joran n'a pas besoin de Mme X..., je hasarde seulement que ce badinage n'est pas de Marot, qu'il est même à peu près inintelligible et que «de tels moments» est d'une langue aventureuse.
M. Joran écrit (plus haut, en citant le passage, je l'ai rectifié, ne s'agissant pas de style): «L'homme éprouve encore des désirs et la capacité de les satisfaire...» Éprouver une capacité est d'une langue peu sûre.
M. Joran écrit: «Pour donner une idée combien le verbe est impolitique...»
M. Joran écrit: «...c'est là que gît l'enclouure.» La métaphore est bien hasardée, quoique pouvant se défendre; dirait-on: «ci-gît un trou»? Cela paraît bizarre.
Je n'insiste pas; il faut finir. Aussi bien, M. Joran écrit beaucoup mieux qu'il ne pense, je veux dire, car ceci prête à l'amphibologie et je ne crois pas que M. Joran pense écrire mal, je veux dire que M. Joran est beaucoup meilleur comme écrivain que comme penseur. «C'est, tranchons le mot, un esprit faux et qui suit sa pente jusqu'au bout comme il arrive à ces raisonneurs qui n'ont pour eux que l'esprit de géométrie.» Ne croyez pas que ceci soit un mot d'un adversaire de M. Joran; c'est un mot de M. Joran contre Poulain de la Barre.
J'ai beaucoup houspillé M. Joran; parce que lui-même est un écrivain de polémique et a la dent très dure et n'en ménage pas les coups; mais il faut reconnaître que c'est un excellent travailleur, tenace autant que pugnace, acharné au sillon comme au pourchas; et que ses trois volumes sur le féminisme, accompagnés de tous ceux qu'il ne se peut point qui ne suivent pas, formeront une petite encyclopédie féministe unique en son genre, très précieuse, et document historique de haut intérêt.