Autre raisonnement: pour prouver que le féminisme n'est point chose passée, mais est au contraire en pleine actualité,—car il y tient, puisque la disparition du féminisme lui couperait l'herbe sous le pied et le réduirait à un triste silence,—M. Joran s'écrie: Comment! le féminisme mort! mais voyez-le, «offensif et meurtrier, armant de la bombe et du poignard la main de jeunes illuminées et fauchant les vies humaines à tort et à travers...»—Mais, cher Monsieur, il n'y a aucun rapport entre le nihilisme et le féminisme, et la jeune Russe qui tue un rentier français en le prenant pour un général russe est une nihiliste et non une féministe. Il est vrai que dans la pensée de M. Joran, comme tout ce qui est féministe est criminel, aussi tout ce qui est criminel est féministe. Mais je crois que la pensée de M. Joran est un peu trop compréhensive.
Autre... affirmation; car ici le raisonnement fait défaut complètement: «Une grande dame peut avoir l'esprit mieux orné qu'un manant, mais le manant, s'il est un homme, aura des facultés que toute la vie élégante ne donnera jamais à la grande dame.» Il faudrait dire un peu quelles sont ces facultés extraordinaires, il faudrait le dire; car enfin je ne sais pas quelles facultés manquaient à Elisabeth d'Angleterre, à Catherine de Russie et à Marie-Thérèse d'Autriche, qui abondent dans un moujik «s'il est un homme».
Voyez encore comme la prévention, si je ne me trompe, ce qui est possible, crève les yeux agréablement. M. Joran a pris La Bruyère pour un antiféministe! Ce n'est pas un grand crime et la chose peut se discuter; mais je crois qu'il se trompe. Et d'abord La Bruyère a tracé, et avec amour, précisément le portrait de la femme telle que la désirent les féministes, le portrait de «la femme de demain», comme dit M. Lamy, et cela est déjà à remarquer: «Il disait que l'esprit, dans cette belle personne, était un diamant bien mis en œuvre; et continuant de parler d'elle: c'est, ajoutait-il, comme une nuance de raison et d'agrément qui occupe les yeux et le cœur de ceux qui lui parlent; on ne sait pas si on l'aime ou si on l'admire: il y a en elle de quoi faire une parfaite amie et il y a aussi de quoi vous mener plus loin que l'amitié! Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, mais trop modeste pour songer à plaire, elle ne tient compte aux hommes que de leur mérite et ne croit avoir que des amis... Elle vous parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche à s'éclairer et elle vous écoute comme celle qui sait beaucoup, qui connaît le prix de ce que vous lui dites et auprès de qui vous ne perdez rien de ce qui vous échappe... Elle est toujours au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, soit qu'elle écrive; elle oublie les traits où il faut des raisons; elle a déjà compris que la simplicité est éloquente... Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, avec le goût des personnes de nom et de réputation, moins pour en être connue que pour les connaître...»—Lisez tout le portrait.
Mais La Bruyère a écrit le fameux passage: «Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes?... qui les empêche de lire?...» M. Joran comprend étrangement ce passage; il le donne par deux fois (Autour du féminisme, 15—Au cœur du féminisme, 101) comme propos d'antiféministe. Nous sommes loin de compte. Que M. Joran relise ce mot de son cher Mœbius: «C'est la tactique favorite des hommes qui ont inspiré aux femmes leur désir d'émancipation, d'affirmer qu'il n'a manqué aux femmes que l'exercice et l'occasion...» C'est précisément cette tactique, éminemment féministe, comme le dit avec raison Mœbius, qu'emploie La Bruyère, dont M. Joran cite toujours les premières lignes et non jamais la suite. La Bruyère débute ainsi: «Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes? Par quelles lois... leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire...?» Il continue ainsi: N'est-ce pas leur faute à elles: «Ne se sont-elles pas établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une espèce de légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main, ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique, ou par un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une curiosité très différente de celle qui contente l'esprit, ou par un tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire?»—C'est-à-dire que La Bruyère énumère, au moins surtout, ces défauts féminins qui détournent les femmes du savoir; et qu'il les raille, comme les raillent nos féministes modernes, en exhortant les femmes à s'en affranchir. Il est ici plutôt féministe.
Il continue ainsi: «Mais à quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, aient sur eux cet avantage de moins.»—Oh! ici La Bruyère est très féministe. Cette satisfaction qu'ont les hommes de ce que les femmes sont ignorantes, il ne la partage pas, comme ferait un antiféministe, il ne l'approuve pas, il ne la tient pas pour une vue juste des choses; il la blâme, puisqu'il l'attribue à un sentiment bas, le plus bas de tous, la jalousie. M. Joran, qui ne peut presque penser que par citation, dirait ici: «Monsieur, ce discours-ci sent le libertinage.» La Bruyère est ici nettement féministe.
La Bruyère continue ainsi: «On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est ciselée artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort recherché; c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.»—Eh! Ici La Bruyère semble antiféministe. Il a des comparaisons irrespectueuses. Cependant, remarquez qu'il dit: «On regarde une femme savante comme inutile.» Dit-il qu'on a raison? Non. On ne peut pas affirmer que ce passage soit antiféministe. Je penche à croire qu'il a été inspiré à La Bruyère par l'effet que produisait sur les contemporains Mme Dacier. C'est cela qu'il aura voulu peindre. Or, déprisait-il Mme Dacier! Non; on sait qu'il l'aimait très fort.
Et enfin La Bruyère conclut ainsi: «Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne m'informe plus du sexe: j'admire; et si vous me dites qu'une femme sage ne songe guère à être savante ou qu'une femme savante n'est guère sage, vous avez déjà oublié ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont détournées des sciences que par de certains défauts [qu'il a énumérés plus haut]; concluez donc vous-même que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seraient sages et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre à devenir savante ou qu'une femme savante, n'étant telle que parce qu'elle aurait pu vaincre beaucoup de défauts, n'en est que plus sage.»—Mais! c'est tout le programme féministe moderne qui est résumé dans ces dernières lignes. Il est difficile d'être plus que M. Joran celui qui ne sait pas lire, ou celui qui ne veut pas savoir lire, ce qui serait plus grave.
Ajoutez enfin que dans ce chapitre intitulé Des femmes, il n'y a rien, pas une ligne, sauf le passage que nous venons de rapporter, sur la question des femmes savantes, des femmes pédantes, des femmes précieuses, des femmes philosophes et des femmes grammairiennes. Remarquez qu'ailleurs, au chapitre sur la Mode, énumérant les travers des femmes de son temps, et c'est-à-dire du temps où il y a le plus de «femmes savantes», La Bruyère parle de femmes ayant tel, tel ou tel défaut; mais ne parle pas de femmes savantes, preuve, sans doute, qu'il ne considère point le fait d'être femme savante comme un défaut: «Les femmes sont, de nos jours, ou dévotes, ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses; quelques-unes même tout cela à la fois: le goût de la faveur, le jeu, les galants, les directeurs, ont pris la place [qu'occupaient jadis chez elles les Voiture et les Sarrasin] et les défendent contre les gens d'esprit.» Ne faut-il pas traduire ainsi: Les femmes de nos jours ne sont plus précieuses; elles ont d'autres manières d'être sottes; elles sont protégées contre les gens d'esprit par la dévotion, la coquetterie, le jeu, l'ambition—par le goût de la science aussi, me dira-t-on; oui; mais je ne compte pas cela pour un défaut. Or, pour qu'un satirique, de 1688 à 1695 et après que Molière a écrit les Femmes savantes, pendant que Boileau écrit sa satire sur les femmes, n'écrive rien sur les femmes savantes excepté le passage précédemment rapporté et qui leur est favorable; il faut absolument qu'elles ne lui déplaisent pas. Non, M. Joran ne sait pas lire. Il n'est pire lecteur que celui qui dans les auteurs adverses ne veut trouver que des sottises et dans les auteurs qui s'imposent que des choses favorables à sa thèse.
Il est nécessaire aussi, pour que le public n'y puise pas des erreurs, d'avertir qu'il y a dans les livres de M. Joran, je ne dis pas des ignorances, mais des étourderies, ou si vous voulez, des inadvertances, ou, si vous préférez, des distractions assez graves. «N'avez-vous pas entendu parler d'une certaine disposition physiologique qui incite plus d'une femme à la bagatelle et qui s'appelle l'hystérie?» C'est une erreur: la pluralité des hystériques n'est aucunement portée à l'acte sexuel.
—«... la tragédie cornélienne où constamment la femme aimée tutoie l'homme et n'est pas tutoyée par lui. Voyez les rôles de Chimène, de Camille, d'Emilie, de Pauline.» Où M. Joran a-t-il vu cela? Chimène tutoie Rodrigue et Rodrigue tutoie Chimène six ou sept fois sur dix; Emilie tutoie Cinna, mais lui dit vous aussi; Pauline dit vous à Sévère et Sévère lui dit vous, Pauline dit vous à Polyeucte presque toujours. En général, Corneille réserve le tu pour les moments de passion; mais en vérité il entremêle les vous et les tu sans raison bien discernable, comme on le voit par la scène III de l'acte IV de Polyeucte.