—Jamais complète!
—Jamais complète, en effet, Monsieur. Aucun jugement du monde n'a été rendu sur certitude complète. L'aveu même de l'accusé ne donne pas certitude complète; car il y a eu des aveux faux. Mais nous pouvons avoir en ces affaires des certitudes, sinon divines, du moins humaines, exactement du même degré que dans toutes les autres affaires.
On sait que dans son premier volume sur le féminisme, M. Joran, en son emportement antiféministe, avait été jusqu'à conspuer «la loi Schmahl», assurant à la femme la propriété de l'argent qu'elle gagne. Quoi! Pas même cela! C'est pourtant là du féminisme discret! Je l'avais averti. Je lui avais dit: «Faites quelque concession. Qui veut tout prouver passe pour ne prouver rien.» Vous pensez bien que cela l'a renforcé et rencogné dans son opinion et que maintenant il insiste. Cette loi, selon lui, aggrave le mal. Autrefois l'ouvrier buvait l'argent de sa femme et le sien; mais maintenant, il est comme autorisé par la loi à boire le sien, puisque celui de sa femme est intangible. Donc mieux valait l'ancien système, dans lequel, par sensibilité, l'homme laissait quelquefois à sa femme l'argent de sa femme et peut-être en donnait un peu du sien. Autrement dit: «Comptez sur la sensibilité de ceux contre lesquels vous êtes forcés de faire une loi, tant vous les avez constatés insensibles.» Je ne sais; mais il m'a semblé que la loi Schmahl raisonne, imparfaitement, sans doute; mais mieux que cela.
Ce qui frappe (et ici il a raison) ce qui frappe le plus M. Joran dans les progrès du féminisme (il croit à son progrès), c'est qu'il changera les mœurs. Eh bien! Je l'espère bien, qu'il changera les mœurs! M. Joran s'écrie avec douleur et en italiques: «Le féminisme est la faillite de la galanterie française.» Je commencerai par remarquer que la galanterie des antiféministes, à en juger par celle de M. Joran, est de telle sorte qu'il y aurait plus lieu de compter sur celle de leurs adversaires que sur la leur; mais pour parler gravement en un si grave sujet, je m'écrie à mon tour: Eh bien! je m'en moque un peu, de la galanterie française! La galanterie française consistait à tenir la femme pour un enfant que l'on cajole, que l'on caresse, que l'on flatte, que l'on trompe et que l'on méprise profondément. Le fond moral du féminisme est précisément une révolte des femmes contre la galanterie française; elles se sont aperçues qu'au fond c'était une insulte, et c'est ainsi, comme je l'ai signalé dix fois, que le féminisme est une révolte des femmes contre leurs propres défauts et particulièrement contre la coquetterie, qui est une provocation à la galanterie française. Les femmes se sont dit: «On nous traite en enfants gâtés; nous voulons être traitées en personnages majeurs et sérieux; on nous traite en inférieurs privilégiés, en inférieurs qui, à cause de leur infériorité, ont droit à quelques ménagements; nous voulons être traitées en égales, parce que nous le sommes. Nous renonçons à la coquetterie et nous prions qu'on nous dispense des démonstrations, galantes.» Plût à Dieu que ce fût chose acquise et que les rapports entre hommes et femmes devinssent cordialité franche et sérieuse, amitié solide et confiance réciproque. Au fond, ce que les antiféministes redoutent dans le féminisme,—je ne dis pas cela pour M. Joran, qui est homme sérieux, mais pour les Henri Fouquier et autres,—c'est que la femme réussisse trop dans cette insurrection contre ses propres défauts et qu'elle cesse d'être une poupée agréable; et que, sérieuse, instruite, de sens droit et de volonté ferme, elle cesse d'être un objet de galanterie. Parbleu! C'est ce que je lui souhaite et ce que je souhaite aux hommes, les Henri Fouquier exceptés.
Tout nous ramène à cette question d'égalité qui est le fond même des choses. Les hommes et les femmes sont approximativement égaux, sont asymptotiquement égaux, c'est-à-dire destinés à être de plus en plus près de l'égalité; ils sont ainsi de par la nature même, et le féminisme, comme il arrive si souvent aux œuvres de la civilisation, n'est qu'un retour à la loi naturelle mieux comprise. Les hommes et les femmes sont égaux, à très peu près, et par leurs qualités et par leurs défauts. Toutes les fois qu'on reproche un défaut aux femmes, elles peuvent répondre: «Regardez-vous, de grâce, et l'on vous répondra.» Toutes les fois que l'on veut interdire quelque fonction aux femmes sous prétexte qu'elles en sont incapables, elles peuvent répondre: «Et vous, vous en êtes beaucoup plus capables que nous?» Et leur ironie aura toujours raison. M. Joran dit quelque part: «L'intrusion des femmes dans la politique ne me dit rien qui vaille. Et d'abord elles n'ont pas le calme et le sang-froid nécessaire...» Et il ajoute en note: «Et je sais même sur ce point bon nombre d'hommes qui sont femmes.» Le plaisir de ne pas retenir une épigramme fait souvent commettre une maladresse. Comment M. Joran ne voit-il pas que par ce mot il donne à son contradicteur la clef même de la démonstration à faire contre M. Joran? On pourra toujours répéter, à propos de chaque point: «...et, des hommes, c'est précisément la même chose.» Alors, quoi? Alors il y a égalité, et il n'y a aucune raison d'interdire aux femmes des fonctions que peut-être elles remplissent mal, mais qu'il est très certain que les hommes remplissent aussi mal qu'elles.
Je suis très éloigné du reste, comme je l'ai indiqué plus haut, de conseiller aux femmes d'exercer les métiers masculins. Je veux qu'elles puissent les exercer et je désire qu'elles ne les exercent pas. Je veux qu'elles puissent les exercer, pour que, si elles ne trouvent pas de mari, elles aient une ressource; pour que, si, mariées, elles deviennent veuves, elles aient une ressource; pour qu'elles se marient, même, et l'on n'a pas assez songé à cela; pour qu'elles trouvent plus facilement à se marier, celui qui les aime n'ayant pas la terreur de les laisser veuves sans aucune ressource et par conséquent les épousant au lieu de ne les épouser point: l'instruction de la femme, la possibilité pour la femme d'exercer un métier est une assurance sur la vie.
Voilà pourquoi je veux que les jeunes filles aient un métier; mais je leur souhaite de ne jamais l'exercer et je reste d'avis que la vraie vocation de la femme, c'est le mariage.
Il n'en reste pas moins qu'il y a égalité extrêmement approximative entre l'homme et la femme; qu'il y a donc droit pour la femme à exercer les fonctions masculines; qu'il y a utilité pour elle à les pouvoir exercer. Mais quoi! Elles ne portent pas de hauts-de-chausses! Mais quoi! Elles sont disgracieuses en courant après les omnibus!
La faiblesse de la thèse se révèle (un peu) par la gaucherie des arguments; c'est uniquement pour cela que je relève quelques-unes de ces claudications chez M. Joran: «Tout le monde, dit-il, a pu le remarquer, la valeur artistique de la littérature féminine est généralement en raison inverse de ce qui y entre de féminisme.» Comparez à ce point de vue deux romans féminins qui ont paru cette année. Dans le premier, tout est objectif et désintéressé comme observation et comme peinture: chef-d'œuvre (la Rebelle, de Mme Tinayre); dans le second le bout de l'oreille féministe perce partout: œuvre estimable (le Ruban de Vénus, de Mme Rival).—Ainsi, c'est parce que Mme Tinayre est antiféministe qu'elle a du talent et c'est parce que Mme Rival est féministe qu'elle n'en a pas. Mais alors Mme Tinayre a plus de talent que George Sand! Je ne songe du reste qu'à la féliciter de cette conclusion; mais j'en félicite moins M. Joran.
Autre raisonnement contre le divorce: «En Saxe, le nombre des suicides... est cinq fois plus grand chez les divorcés que chez les autres; en Bavière, six fois; en Prusse, sur un million de femmes mariées on compte 61 suicides; sur un million de divorcées, on en compte 348; sur un million d'hommes mariés on compte 286 suicides; sur un million de divorcés, 2834 suicides. La proportion est-elle significative?» Mais, s'il vous plaît, ce n'est pas parce que ces gens ont divorcé qu'ils se sont tués. Ils se sont tués parce qu'ils n'avaient pas le cerveau sain et c'était parce qu'ils n'avaient pas le cerveau sain qu'ils n'ont pu supporter le mariage; le divorce n'est pas la cause de leur suicide; mais divorce et suicide sont les effets d'une cause commune antérieure à tous les deux; et il est très probable que si ces gens ayant des dispositions à la folie désespérante étaient restés dans le mariage, qui leur était insupportable, ils se seraient tués bien davantage, si l'on peut s'exprimer ainsi.