Sur le second point, je réponds que le salaire sera diminué de moitié pour l'homme, mais que la moitié qu'il ne touchera plus allant à la femme, les choses resteront exactement les mêmes pour le couple. Seuls les célibataires seront lésés. Eh bien! Tant mieux!
La brochure de M. le docteur Mœbius, même avec les appuis que lui apporte M. Joran, m'a peu ébranlé.
Toute cette revue de sottises émises par les féministes excentriques et par les antiféministes bornés m'inspire simplement cette réflexion. Emile Deschamps, plaidant pour le romantisme, disait, vers 1825, aux classiques: «Je vous abandonne tous nos fous; abandonnez-moi tous vos imbéciles. Puis, seulement alors, comptons et pesons.» Je dis, moi: «Je vous abandonne toutes nos détraquées; abandonnez-moi tous vos lourdauds. Ne me faites pas responsable de Renooz: je ne vous ferai point responsable de Mœbius; et alors comptons et pesons. Pesons surtout les idées.»
C'est à quoi j'arrive. Ayant parcouru les rapports d'exploration de M. Joran, j'arrive à la partie didactique et dogmatique de ses deux ouvrages. Cette partie didactique n'est pas ramassée dans un chapitre ou deux; elle est répandue au cours des deux volumes sous forme de réflexions faites à propos des lectures; je l'en dégage et je la ramasse.
M. Joran résume ainsi (et tout à fait bien) le programme féministe moyen, celui qui est éloigné des extrêmes étranges et des outrances folles: 1º égalité de l'instruction pour l'homme et pour la femme; 2º accès des femmes aux professions libérales; 3º participation des femmes à l'exercice des droits civils et politiques; 4º Égalité des salaires; 5º Recherche de la paternité; 6º révision des lois régissant le mariage et extension du divorce.—M. Joran repousse tout ce programme avec horreur. Pour moi, j'en accepte pleinement les numéros 1, 2, 3, 5.
Pour ce qui est de l'égalité des salaires, j'en suis absolument d'avis, à la condition que l'on comprenne égalité dans le sens de salaire égal pour travail égal; car il y aurait, à payer la femme autant pour un travail moindre, non seulement injustice, mais erreur économique, l'ouvrier homme, ainsi lésé, s'empressant de rétablir l'égalité en travaillant mal.
Pour ce qui est de l'extension du divorce, je ne trouve rien de plus naturel ni de plus juste que le divorce sur consentement mutuel, à la condition qu'il y ait véritablement consentement mutuel, c'est-à-dire que les époux disjoints manifestent d'une façon persévérante leur volonté d'être disjoints. Quant au divorce sur volonté d'un seul, il faudra que je change bien pour que je l'accepte, le divorce sur volonté d'un seul étant la simple et pure et hideuse répudiation et permettant à l'homme de jeter à la rue la femme vieillie et flétrie dont il ne veut plus, et ramenant la femme à la condition qu'elle a chez les plus sauvages des sauvages. Je me suis expliqué vingt fois là-dessus et toujours j'ai rappelé l'excellente réflexion de Montesquieu: «La répudiation? Oui, du mari par la femme; mais non pas de la femme par le mari; car pour le mari, répudier est un plaisir; pour la femme c'est un triste remède où elle ne se résoudra que dans la dernière nécessité.»
Sauf un seul point, je trouve donc extrêmement juste et parfaitement pratique tout le programme féministe. M. Joran le combat tout entier avec acharnement. Par exemple, comment voudrait-on, d'une part donner la même éducation aux femmes et aux hommes, d'autre part donner aux femmes l'accès aux professions libérales, quand il est évident que les femmes sont infiniment moins intelligentes que les hommes? N'est-il pas certain que le bas-bleuisme «a échoué en histoire, a avorté en critique et en sociologie, a remporté des succès clairsemés en poésie et s'est montré fécond, mais non original, dans la littérature d'imagination?» Cette vue d'ensemble, qui s'abstient de tenir compte seulement de Mme du Chatelet (philosophie), de Mme de Staël (philosophie, sociologie, psychologie, critique), de Mme Clémence Royer (sociologie), de Mme Daniel Stern (histoire), de Mme Arvède Barine (histoire et critique), de Mme Curie (sciences physiques); et qui trouve les succès, en poésie, de Louise Labé, de Mme Deshoulières, de Mme Dufrénoy, de Mme Desbordes-Valmore, de Mme de Girardin, de Mme Ménessier-Nodier, de Mme Anaïs Ségalas, de Mme Ackermann, de Mme Marie Dauguet, de Mme Rostand, de Mme Gérard d'Houville, de Mme de Noailles, de Mme Hélène Picard, des succès clairsemés; et qui estime féconds mais sans originalité des romanciers comme Mme de La Fayette, Mme de Staël, Mme George Sand, Mme Tinayre est évidemment d'un homme instruit, mais qui a un parti pris d'ignorance tout à fait extraordinaire.
La vérité est qu'au-dessous du génie—et il y a trois ou quatre génies par siècle—qu'au-dessous du génie, réservé en effet aux hommes et qu'encore quelques femmes atteignent dans les œuvres d'imagination, il y a parfaite égalité intellectuelle entre l'homme et la femme, avec cette réserve encore, qu'on ne songe jamais à faire, que dans les classes supérieures, la femme est intellectuellement l'égale de l'homme, mais que dans le monde ouvrier et dans le monde rustique elle lui est très sensiblement supérieure; et voilà pour compenser cette supériorité, dont on nous rebat les oreilles, que constitue pour le sexe fort l'existence d'une centaine d'hommes de génie dans toute l'histoire de l'humanité.
Sur la recherche de la paternité—je ne suis aucun ordre; il n'importe—M. Joran en est encore aux arguments de Victorien Sardou: «Mesure très équitable en principe, mais dans la pratique exposée à tant de trahisons, embûches, erreurs et arbitraire, que le législateur découragé n'y voit qu'une solution possible: c'est que la fille ne se laisse pas séduire.» Personne plus que M. Joran n'a inclination à prendre une pirouette pour un argument, même quand c'est un autre qui la fait; mais est-il nécessaire de répéter que la loi de séduction qui existe à peu près dans tous les autres pays et dont l'absence chez nous nous fait un peu mépriser par les étrangers, peut être aussi bien faite qu'une loi sur les murs mitoyens et n'accorder sa faveur et n'assurer son bénéfice qu'à celles qui apporteront des preuves, soit écrites, soit de notoriété publique, entraînant la certitude.