[MÉTIERS FÉMININS]
C'est un excellent livre de renseignements que celui que M. Paul Bastien vient de publier sous ce titre: les Carrières de la jeune fille. Il démontre que la jeune fille française (car il se borne à cet objet, qui est déjà considérable) n'a vraiment pas beaucoup de carrières ouvertes devant elle, ni de très larges, et que le vieux mot bien connu: «Vois-tu, ma fille, la véritable carrière de la femme, c'est le mariage», est encore le plus véritable.
Seulement les jeunes filles peuvent répondre:
«C'est bien dit, qui le peut. Les maris sont fort chers et n'en a pas qui veut. Qu'on nous épouse et nous ferons très bien notre carrière du mariage. Mais ce qui nous empêche d'être femmes mariées, c'est qu'on ne nous épouse pas.»
Pour celles donc qui, soit par choix, soit par choix forcé, se proposent de gagner elles-mêmes leur vie, qu'est-ce qui s'offre? En vérité, très peu de chose, répond M. Paul Bastien. Ce n'est point du tout la législation qu'il en faut accuser. La législation, petit à petit, de concession arrachée en concession arrachée, est devenue en France très libérale à l'égard des professions permises aux femmes. En vérité, sauf le sacerdoce, l'armée et la magistrature, je n'en vois plus qui soient interdites aux êtres humains sans moustaches. Les femmes peuvent être médecins, avocats, professeurs, postiers, télégraphistes, téléphonistes, caissières, teneuses de livres, pharmaciennes. Non, je ne vois pas, sauf les trois que j'ai dites, de professions qui leur soient interdites.
Elles peuvent même être chefs de gare. Il y a quelques mois, la nouvelle s'étant répandue qu'il y avait une dame de Russie qui était chef de gare, on s'écria: «Toujours en retard! (Il s'agissait, non des trains; mais de la France relativement aux autres peuples.) Toujours en arrière! La Russie est en avance sur la France. C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière. Ce n'est pas en France qu'il y a des femmes chefs de gare.» La rectification fut faite aussitôt, venant de bon lieu, de source officielle. Il y avait, en France, des femmes chefs de gare, non pas, sans doute, non pas encore, chefs de gares importantes, non, chefs, seulement, de petites gares, chefs de stations, simples stationnaires; la France est toujours un peu stationnaire; mais enfin chefs de gare cependant et pouvant s'élever jusqu'à l'administration d'une gare volumineuse.
En vérité, oui, on peut presque dire qu'en France toutes les carrières sont ouvertes aux femmes; en vérité, non, on ne peut pas dire que ce soit la faute de la législation si le chemin est rude encore aux femmes non mariées. La très distinguée et très intelligente ancienne directrice de la Fronde l'a très bien reconnu en enterrant son journal. Elle a dit en substance: «Après tout, notre œuvre non politique est achevée. Nous avons forcé les portes de toutes les carrières. Ce qui resterait, ce serait une œuvre politique, ce serait à obtenir pour les femmes des droits politiques, droit d'électorat, droit d'éligibilité; mais c'est précisément cette œuvre que nous ne voulons pas faire pour le moment; ce sont précisément des droits que nous ne voulons pas qui soient accordés aux femmes pour le moment; et par conséquent nous n'avons plus rien à faire.»
Elle avait raison, du moins pour ce qui est de l'œuvre non politique considérée comme achevée. Car, s'il ne reste comme professions à conquérir pour les femmes que le sacerdoce, l'armée et la magistrature, on conviendra que nous sommes au bout du rouleau, le sacerdoce ne regardant pas l'État, et l'Église étant peu disposée, je crois, à y admettre nos aimables sœurs; le métier des armes étant décidément peu à leur portée, de leur avis même, malgré quelques brillantes exceptions historiques; et la magistrature...
Mon Dieu, je serais assez partisan de la magistrature pour les femmes. D'abord, c'est une profession assise et on y porte la robe. Ce sont des raisons. Ensuite, je suis très persuadé que les femmes y auraient la qualité qui y manque, à ce qu'on dit, le plus, c'est à savoir l'indépendance. On ne ferait pas faire à une dame tout ce qu'on voudrait sous la toge noire ou rouge et je suis sûr qu'elles auraient la tête près du mortier. Elles ne songeraient qu'à rendre des arrêts et non des services.
On y viendra, et voyez, on sera bien comme forcé d'y venir. Vous savez bien que quand il manque un magistrat au tribunal, le président prie un avocat présent de prendre place à côté de lui et de juger. Un jour, récemment, il ne se trouva qu'un avocat présent; on le pria de monter de la barre à l'estrade. Et qui fut-ce? Ce fut le célèbre avocat à la pipe. Il tint l'audience aussi bien qu'un autre. Supposez qu'au lieu de l'avocat à la pipe, il ne se fût trouvé que le seul avocat-femme que nous possédions à Paris, ou du moins qui fréquente le Palais. Il aurait bien fallu le choisir, et il aurait jugé, nonobstant son sexe et son peu d'habitude de fumer la pipe.