C'est si vrai que, quand il s'agit d'admettre les femmes à la profession d'avocat, c'est précisément l'argument que les opposants firent servir et mirent en avant comme invincible. Ils dirent: «Concéder aux femmes la faculté de plaider, c'est leur concéder la faculté de juger, puisque, en tant qu'avocats, elles pourront être appelées, le cas échéant, à monter au tribunal.» Donc, maintenant qu'elles sont très légalement avocats, elles peuvent être, très légalement, appelées, tel jour, à monter au tribunal. Donc, la porte de la magistrature leur est entr'ouverte et donc elle leur sera un jour ouverte entièrement, ce dont je ne me plaindrai pas et où je ne verrai aucun inconvénient.
Ainsi, voilà qui est entendu; il ne faut nullement incriminer la législation si les carrières autrefois viriles ne sont pas ouvertes aux femmes. Elle est en dehors de toute accusation sérieuse. Mais c'est l'état des mœurs générales qu'il faut accuser et surtout qu'il faut sérieusement essayer de réformer; et c'est sur quoi M. Paul Bastien, en son livre, attire très fortement notre attention. Toutes les carrières sont ouvertes aux femmes; seulement elles leur sont toutes bien défavorables et bien ingrates.
Parlerons-nous de la médecine et du barreau, pour commencer? Les plaideurs sont si peu disposés à confier leurs affaires à plaider aux femmes, qu'il n'y a en France que deux femmes avocats qui plaident, l'une à Paris, l'autre à Toulouse. Les mœurs «n'y sont pas». Les mœurs, comme il arrive très souvent, ne sont pas d'accord avec la loi, et, de ce seul fait qu'elles ne sont pas d'accord avec elle, la suppriment net. Voilà une profession féminine qui est comme rayée.
Médecine? Cela va un peu mieux, mais en vérité la différence est insensible. La France a l'honneur de compter 13.000 médecins, en chiffres ronds; sur ces 13.000 médecins il y a 83 doctoresses, pas une de plus. Toutes, à la vérité, exercent, plus ou moins. Mais 83 sur 13.000, cela équivaut à zéro.
Pharmacie? Trois pharmaciennes seulement, trois, une à Paris, deux à Montpellier. Ce chiffre, pour nous y arrêter maintenant, est tout à fait extraordinaire. Ici il ne faut pas, je crois, accuser l'état des mœurs. Il est trop évident que les mœurs ne répugnent nullement à aller chercher des remèdes chez une pharmacienne. Il y a une preuve; c'est que l'herboristerie est une espèce de pharmacie de second ordre et que les herboristeries sont presque toujours gérées par des femmes. Non, ici, c'est aux inclinations et tendances des femmes elles-mêmes qu'il faut s'en prendre. Les femmes n'ont, ou ne manifestent jusqu'à présent aucun goût pour le métier de pharmacien. Les étudiantes en pharmacie sont très peu nombreuses. Elles le sont si peu que moi—il faut confesser ses erreurs et ses manques d'information—je croyais récemment encore que la profession de pharmacien n'avait pas été libérée et qu'on avait oublié d'en accorder l'accès aux femmes. Sur quoi un pharmacien m'écrivit: 1º que la profession de pharmacien était parfaitement permise aux femmes et que, de fait, il y avait des étudiantes en pharmacie, encore qu'il y en eût peu; 2º que j'avais bien tort de pousser les femmes de ce côté-là; car il n'y a pas de profession plus épouvantablement écrasante que celle de pharmacien, et le métier de mineur, de marin ou de fort de la halle n'est qu'une bague au doigt ou une plume dans la main en comparaison du métier meurtrier d'apothicaire. Ce monsieur, qui ne me paraît pas avoir tâté de plusieurs métiers et qui ne me semble pas avoir étudié la question par comparaisons successives, ne m'a pas entièrement convaincu.
Mais, digression à part, le fait est là: la pharmacie est une profession ouverte aux femmes et où elles n'entrent pas.
Il y a les postes, les télégraphes, les téléphones, les guichets de chemins de fer, les bureaux de poste. Tout cela, certes, est quelque chose et fait vivre un nombre très considérable de braves filles ou femmes, très intelligentes et très dévouées; mais il faut bien reconnaître que les traitements sont bien calculés; ils sont calculés de manière à permettre tout juste de ne pas mourir exactement de faim. Cela est triste, et, quelquefois, jusqu'à en être douloureux. «Tout ce petit monde, dit à ce propos Mme Arvède Barine, est mal payé, et usé de bonne heure», ce qui est affreux à penser. «Elles gagneraient beaucoup plus à tenir leur ménage et à élever des enfants et elles seraient beaucoup plus heureuses. Seulement c'est le mari qui manque.»
Reste l'enseignement, la grande carrière et la carrière brillante de la femme—la littérature mise à part. Eh bien, l'enseignement n'est pas trop mal rétribué. On peut atteindre 4.000, même, paraît-il, 4.500 comme professeur agrégé dans les lycées de filles. Comme directrice (mais ceci est le bâton de maréchal) on peut aller jusqu'à 6.000 avec des avantages accessoires qui font monter cette somme à l'équivalent de 7.500 ou 8.000. Enfin l'enseignement d'État est une véritable carrière pour les femmes.
Mais, d'abord pour un nombre, respectable, il faut en convenir, de places à 4.000 francs, il y a un nombre beaucoup plus considérable de postes à 1.800 francs, ce qui nous ramène aux conditions des postières et des télégraphistes: vivre tout juste de façon à ne pas tout à fait mourir.